Ilumina oculos menos, nequando obdormiam in morte : nequando dicat inimicus meus : Praevalui adversus enum.







vendredi 23 septembre 2016


Un rayon de brume sur l'urne de terre
Dissipe les nuées de lune qu'enterre
Après le mirage
L'enfumage

L'instant
Alors qu'attentant
Au si choisi trépas
Le ciel partout vers nos pas

samedi 23 avril 2016

02/04/16

J'ai visité aujourd'hui le Lidl de la zone industrielle nord de Montauban — il est magnifique.
Abondamment achalandé, spacieux, lumineux, d'une propreté irréprochable, une magnifique "ceinture de frais" comme on dit dans le milieu nous ouvre ses bras si je puis dire, oui on peut dire que Lidl de la zone nord se déboutonne, un Noir passait et repassait dans les allées en chantonnant et en répétant mi-anxieux mi-amusé "je trouve pas les prix je trouve pas les prix", ce chant implorant vers l'affichage des prix, vers les prix eux-mêmes, prix m'entendez-vous ?, était déchirant, il y a même du Condrieu à Lidl de la ZI nord de Montauban, une voix limpide nous annonce que telle et telle caisse se ferme, s'ouvre, symphonie vocale caressant nos pas qui loin de nous entraîner vers des courses nous invite au voyage : mousse homard-agrumes, tapenade noire-tomates, huile de pistache, épices diverses, c'est la Méditerranée jusqu'au Levant qui s'offre à nous, lascive et chaleureuse, tandis qu'au rayon frais l'Alsace entre dans la danse, et avec elle nos belles régions de France qu'entraîne dans son sillage odorant le rayon boulangerie avec ses viennoiseries encore fumantes.
Lidl de la zone industrielle Nord de Montauban, rappelle-toi toujours à mon souvenir, je t'aime.

08/04/16

Depuis que j'ai été victime d'une déchirure du semi-tendineux gauche j'ai des boutons sur l'arrière de la cuisse gauche.
J'ai d'abord cru à une sorte d'expression du mal, de la douleur, du trouble, sur ma peau, la déchirure voulant sortir et butant sur ma peau.
Mais une kinésithérapeuthe (je passe entre les mains de toutes, elles doivent apprécier mon contact) m'a dit plus prosaïquement : vous faites une réaction allergique à notre huile - huile fort douteuse à base d'huile minérale ... J'ai depuis changé d'huile (une végétale au camphre et une végétale à l'arnica), les masseuses me massent avec ces nouvelles huiles et les boutons sont toujours là, certains disparaissant, d'autres apparaissant, toujours au niveau des zones les plus massées, lers boutons sont toujours là et ma circonspection aussi - serais-je en train de devenir allergique aux massages ? Je suis peut-être allergique aux masseuses, que je me suis dit, et même aux masseurs (car le défilé de masseuses ne suffit pas, il faut aussi un cortège de masseurs), mais alors je suis allergique à tout le monde, au monde entier, est-ce ma peau qui refuse le monde ou est-ce le mal grouillant sous ma peau qui rejette le monde, est-ce moi tout entier qui refuse que l'on s'attaque à mon mal ?
Je serais bien en peine de vous le dire.
Quand je demande à ma cuisse elle ne me répond pas. Quand je l'étire elle ne me contrarie pas, je n'ose pas aller beaucoup plus loin dans l'échange avec elle, on ne sait jamais, je n'ai jamais trop testé sa susceptibilité.

Dans le métro chaucn prend soin de ne jamais entrer en contact avec les autres, tant les autres sont nombreux. Un autre dans la montagne on lui dit bonjour, un autre par l'absence autour de lui d'autres en fait un proche potentiel, l'autre coincé entre des centaines d'autres en fait un risque certain et les risques on les éloigne surtout si l'on en est proche.
L'isolement rapproche, la promiscuité éloigne.
Les mains des kinésithérapeuthes sur ma peau proche de mon mal en s'approchant de lui tentent de m'en éloigner au risque des boutons.
Mes boutons sont-ils la tentative d'isolement que le mal exerce sur ma peau, ou bien sont-ce les mains des masseuses qui m'isolent de ma peau ?
Là est la question.

15/04/16

A Paris il y a la "Nuit debout" ou un truc dans le genre. Kronembourg à gogo, ratés de la vie de tous âges qui jouent à la révolution dans leur vomi éthylique, badauds qui s'emmerdent, voilà le programme.
A Toulouse la Dépêche du midi nous fait rêver : "Euro 2016 : suivez la simulation attentats ce soir en direct avec "La Dépêche".
Partout en France François Hollande nous le certifie : "la France va mieux". Il ajoute qu'il nous dira en fin d'année s'il sera candidat pour la présidentielle de 2017. C'est dire si le suspense est à son comble et la ménagère de moins de cinquante ans ravie.
Alors on peut toujours se foutre de la gueule de Sollers (et je n'ai pas été le dernier) mais il faut avouer que son aphorisme est de plus en plus vrai : "Pour vivre cachés vivons heureux" : le bonheur ne peut plus être une fin, c'est la condition nécessaire à notre propre intégrité.
A part ça il faut écouter le dernier album de Katerine, Le Film.
"J'ai perdu mon papa, je le cherche partout."
Quand on lit ou entend ça on se dit qu'on a affaire à un petit garçon seul dans la rue, par exemple.
Quand on écoute la chanson dont cette phrase est tirée on sait qu'on a affaire à un quadragénaire dont le père est mort.
Régression ? Laissons les pauvres d'esprit genre Inrocks dire cela. Cynisme ? Laissons les beaufs à la Zemmour et consorts se vautrer dans leur surdité satisfaite.

Katerine est un type qui chante en pyjama et qui il y a peu de temps demandait dans un clip mémorable à son père et sa mère ce qu'il en était de la perspicacité de faire un film avec une femme nue et des handicapés (nous noterons au passage l'unicité de la femme (nue) et la pluralité des handicapés). Son père est mort le film n'a pas eu lieu un album se fait et s'intitule "Le film" - qui n'aura pas lieu. Et c'est bouleversant.
Le père est mort, on le cherche sans pleur, on ressent l'envie de tuer, alors on écrase un hérisson, plus personne ne peut rire, il n'y a rien de drôle, c'est burlesque, grotesque si vous voulez, et ce n'est absolument pas drôle, et voilà le prodige. L'inventaire des objets du mort se fait, les objets durent plus longtemps que les êtres, faut-il haïr celui qui portera le blouson du défunt ? Trop de gens, partout, les meutes de rollers, les voitures, on prend espoir avec une jeune femme qui fait du vélo mais si elle fait du vélo c'est pour trouver une bagnole, idiote, mais non tu sais pas la chance que t'as, ah les malentendus, t'es pas une idiote t'es une inconsciente, tu es heureuse et tu l'ignores, alors dans un dernier soupir, un dernier chant, une dernière prière, même, mais qui ne seront jamais derniers car tout recommence, en boucle, ne jamais oublier, se souvenir, le moment parfait, où les mots manquent, où le manque est loué, où l'on se raccroche à ce que l'on ne veut pas voir disparaître, ni finir ni recommencer, l'éternité pour qui veut la voir, ne l'oubliez jamais.
Et c'est magnifique et c'est un magnifique album, qui sera totalement méprisé et inaudible, j'en prends le pari.

Je me suis rendu compte que j'aime et que je suis aimé.
Il faut du temps et apprendre à écouter. Apprendre à écouter c'est apprendre non pas à se taire (ça c'est facile) mais à faire taire ce que l'on croit qui parle. Or rien ne parle sinon nous-mêmes qui nous taisons. Il faut donc pour entendre faire taire ce qui se tait en nous.
Aime et fais ce qui te tait.

19/04/2016

Connaissez-vous Pierre Dhostel ? J'avoue que je l'avais oublié.
Fourbu comateux vidé de toute énergie et plus présent à l'être-là comme un ectoplasme que comme un sage hindou je décidai dimanche matin de regarder la télévision et plus précisément de m'endormir devant le Jour du Seigneur. Hélas il n'était que dix heures et les Indiens (d'Inde) dans leurs cabanes dans la boue que Présence protestante nous proposait ne m'enthousiasmèrent guère, fût-ce pour une sieste. Alors je zappai.
Je zappai sur des chaines inconnues jusqu'alors dont une attira mon attention : 6ter.
Bon sang mais c'est bien sûr ! M6 boutique ! Le gars de M6 boutique ! Toujours fidèle au poste, près de trente ans après, que je me suis dit ! On peut donc faire toute une carrière dans le télé-achat et voir son enthousiasme à vendre des robots ménagers et des crèmes contre la cellulite toujours intact.
Dimanche il était question de la "Tarte express 4 en 1". Pierre (nous l'appellerons Pierre, il est comme dans notre cuisine) nous prépare avec une copine que je ne connais pas tout un assortiment de plats derrière sa dizaine de Tarte express 4 en 1, c'est la valse des Tarte express 4 en 1, des tartes des quiches des ratatouilles des salades des gâteaux et regardez que ça colle pas un coup de chiffon et hop pas besoin de nettoyer la Tarte express 4 en 1 se plie à vos envies, alors Valérie qu'est-ce que tu nous prépares ? Et là changement de caméra nous voyons ... Valérie Pascale, sa comparse de toujours, celle que je confondais alors avec Fanny Cottençon et Agnès Soral (aujourd'hui encore je serais incapable de dire laquelle des deux a joué dans Tchao Pantin) ! Alors là Valérie (nous l'appellerons Valérie, elle s'invite dans notre salle à manger) nous explique que lorsque l'on cuit une tarte ou une pizza au four la pâte en-dessous est toujours trop peu cuite, car voyez-vous Messieurs-Dames le four ne cuit que par le haut, tandis que la Tarte express 4 en 1 cuit en haut et aussi en bas ! C'est formidable ! Encore des conneries de ce genre Valérie ! Raconte-nous n'importe quoi de cet air assuré et sur ce ton d'urgence, super promo -40% plus que dix minutes pour commander à ce prix-là le seul appareil qui peut vous cuire une tarte en haut et en bas !
J'ai envie de l'acheter cette Tarte express 4 en 1, mais je regrette un peu qu'elle ne fasse pas 8, 16, 64 en 1 ! Pourquoi s'arrêter à 4 ?
Objet suivant. La ceinture qui muscle les abdos. Plus légère et compacte que celles d'il y a trente ans mais on sent que le coeur n'y est pas, peut-être les gens ont-ils compris depuis le temps que pour se muscler il suffisait de faire des séances de musculation abdominale ou de gainage ?
Encore un autre. Une crème anti-rides miraculeuse avec démonstration à l'appui, une quinquagénaire se la passe et là miracle les rides s'estompent. Entre avant et après il n'y aura eu qu'un changement de plan, le temps pour Photoshop de nous montrer l'étendue du prodige de cette technologie. Un Allemand nous présente les mérites de cette crème, sa cravate est du même vert pomme que le bouchon de la crème. Je m'endors.

A Ikea au rayon cuisines il y avait un stagiaire. Il ne savait pas comment faire pour faire patienter les clients qui à force de patienter oublient ce pour quoi ils patientent ce qui est sans doute le but des vendeurs titulaires qui passent voir les clients après le stagiaire à qui ils n'adressent pas même un regard lorsque celui-ci ne connaissant rien aux cuisines Ikea et sans doute même aux cuisines dans leur ensemble leur demande un renseignement pour pouvoir faire patienter les clients qui finiront par ne plus savoir ce pour quoi ils patientent ce qui est sans doute le but des vendeurs titulaires qui passeront peut-être un jour, quelque part, voir quelqu'un.
J'ai eu envie de tous les tuer.

A Leclerc les rayons étaient vides mais mon désir aussi.
A la caisse nous nous aperçûmes que le liquide-vaisselle (bio, aux huiles essentielles de pamplemousse) fuyait. Nous demandâmes à la caissière une petite poche (oui, ici, les sacs sont aussi des poches, surtout dans les supermarchés), toute petite, pour ne pas que le liquide-vaisselle coule partout, juste une petite poche en plastique très fin, le genre de ceux dans lesquels on met ses fruits et légumes, vous voyez, non, pas le sac à 5 euros dans lequel on peut mettre trois caddies, le tout petit là, que vous avez juste derrière vous, il est tellement près que moi aussi je peux l'attraper.
- Oui mais j'ai pas le droit de vous le donner.
Que serait-il advenu si j'étais fou, par exemple ? Ou un peu susceptible ?
Titre de la Dépêche du Midi : un homme à qui on refuse une poche pour mettre son liquide-vaisselle se jette sur la caissière et l'étouffe en lui faisant ingurgiter dix bouteilles de liquide-vaisselle et tente de la ranimer au Destop.
Il ne manquait après tout que ma folie.

21/04/16

Vous avez loupé les infos de ces quinze derniers jours ? Aucune inquiétude, Pascal Labeuche est là !

Des musiciens sans chaise ont rendu un hommage à Brigitte Bardot place de la République devant des gens qui avaient jeté Tigrou au nez d'un académicien venu s'encanailler auprès de types venus se dégourdir les jambes des nuits durant faute de pouvoir regarder Joey Starr présenter Touche pas à la nouvelle star.

Là-dessus Flaubert n'a rien à nous dire.

07/11/15

Hier soir nous sommes allés à une conférence sur la mémoire humaine tout à fait passionnante.
J'y ai appris une chose qui m'a bouleversé et ne cessera je crois jamais de me bouleverser : quand on fait ressurgir un souvenir à notre conscience, on le fragilise, mais il y a pire : on y incorpore malgré nous des éléments du contexte (tant physique que mental) dans lequel on le fait ressurgir - en le restockant dans notre mémoire ces nouveaux éléments s'y greffent, et ainsi de suite.
Ainsi, plus on se souvient d'une chose de notre vie, plus cette chose s'altère, plus le souvenir s'éloigne de la réalité de la chose vécue.
Des psychiatre se servent de cela pour rendre supportable le souvenir d'expériences traumatiques : en réactivant plusieurs fois ce souvenir pour y agréger des éléments rassurants.
Je me rends compte moi-même que, bien involontairement, les pires moments de mon existence, les plus douloureux, ceux dont j'ai même pu me dire au moment où je les vivais qu'ils seraient les dernières expériences de ma vie tant la mort m'apparaissait comme un doux refuge, ces moments, donc, me sont toujours apparus, après que l'orage fût passé, dans mon souvenir, comme toujours empreints d'une mystérieuse douceur, leur résurgence est toujours nostalgique, très mystérieusement, alors qu'au moment où je les vivais c'était atroce.
Je me suis alors rendu compte que j'ai fait mon propre psychiatre sans le savoir.
Mais que l'on ne puisse jamais retrouver la pure réalité, pour ne pas dire vérité, de nos souvenirs et qu'au contraire leur réactivation les corrompe inexorablement, cela m'attriste profondément.

15/10/2015

Pourquoi là, maintenant, pourquoi je me souviens de ça ? Je sors de chez le dentiste, le Dr Abgrall (il est professeur à l'université maintenant, je suis retourné le voir plus de vingt ans après la dernière rencontre il m'a fait une couronne, j'avais très mal à une molaire qui était alors je l'apprendrai plus tard fissurée, depuis elle a pété je m'en suis aperçu un beau soir en me brossant les dents j'en vois un tiers bouger sous la brosse c'était un film d'horreur, quel con), j'ai huit ou neuf ans, rue Saint-Michel, nous sortons de là ma mère et moi, en face il y a Big Boss, une boutique de dépôt-vente et d'objets divers et variés, on y trouve tout et n'importe quoi, c'est sombre et vaste et poussiéreux, j'aime beaucoup Big Boss, on traverse la grand-rue et on y va, on fouille on fouine on découvre, c'est un shopping rituel, Imbaprix va bientôt devenir Champion aujourd'hui c'est Carrefour Market et ça n'a plus rien à voir, Big Boss donc nous y entrons, d'abord les articles de fête, c'est coloré ça fait envie j'en mangerais, quel dommage que nous ne fassions jamais la fête, puis les confiseries, les pétards, les ustensiles de cuisine, le mobilier de jardin, les objets de décoration, se profilent alors les meubles, les meubles c'est le clou du spectacle, c'est tellement imposant qu'on hésite à aller les voir, c'est gros et si c'est gros c'est cher, forcément, et puis que faire d'aussi gros meubles dans un T2, comment les transporter sans voiture, comment les monter sans père ? Mais il y a aussi des peluches. Parmi ces peluches il y a un gorille. Je veux ce gorille. Je ne saurai jamais pourquoi j'ai tant voulu ce gorille, mais enfin je l'ai eu. Aussitôt eût-il franchi le seuil de notre appartement qu'il ne m'intéressait déjà plus, et puis je venais d'énucléer Pataud, alors à quoi bon vouloir le remplacer par ce gorille auquel je ne donnerai jamais de nom et qui finira dans quelque poubelle lorsque je quitterai le domicile maternel ... Etait-ce du à ma frustration de ne pouvoir porter un tee-shirt Waïkiki ? Les tee-shirts Waïkiki c'était l'opulence absolue, ils étaient fièrement exhibés sur toutes les devantures des boutiques de la rue Saint-Rome (alors détenues par des Juifs, aujourd'hui c'est par des Chinois), chaque morceau de chaque tee-shirt était décoré, les concepteurs avaient pensé à tout, dessins, patchworks, inscriptions, étiquettes, gadgets en tous genres, c'était formidable, cette diversité, or ma mère - je ne saurai jamais pourquoi, elle non plus - refusera toujours de m'acheter un de ces tee-shirts, un peu comme si c'était le diable, le gorille comme incarnation du diable. Bref.
En ce moment je lis le dernier ouvrage de Claude Habib, Le goût de la vie commune. C'est formidable de justesse, d'intelligence, de sagacité et de ce qui fait tant défaut à nos contemporains : de tendresse. C'est un livre qui sourit sans jamais être mièvre et qui sait être malin sans jamais ricaner. Il y est entre autres choses question de paysages et de distinctions de paysages, non pas leur nature mais par le regard et la nature du regard que l'on y porte. Premier cas de figure : on découvre un paysage par un voyage, on ne vit pas dans ce paysage, dans le meilleur des cas il nous plait, c'est la jubilation de la découverte heureuse, de la nouveauté, de l'attrait, ce paysage deviendra en nous comme un instantané, il sera une image nette mais que l'on n'investira jamais, qui sera toujours autre. Deuxième cas de figure : le paysage du quotidien, de notre quotidien. Il ne nous éblouit plus, on n'a pas besoin de le regarder puisqu'il nous est nôtre, il est en nous, et c'est parce qu'on ne le regarde pas qu'on l'investit et qu'on pourra voir, très vite et instinctivement, ce qui change en lui quand changement il y a - par là même il ne peut être image car on le vit avec toutes les variations (dont on sait qu'elles seront infinies) que le temps lui fait éprouver.
Il en va ainsi de cette grand-rue Saint-Michel, de cette avenue de l'URSS où j'ai vécu les vingt premières années de ma vie et tout près de laquelle je vis aujourd'hui, ce quartier que j'ai voulu connaître à nouveau et que littéralement je ne reconnais plus, il est parfaitement inutile de vouloir retrouver son passé, même quand on veut l'améliorer, ou s'en venger, ou le caresser. Quelles sont mes intentions envers lui ? Je l'ignore mais Big Boss n'est plus et ce quartier n'était mien que quand le temps m'y conviait - m'étant extrait de cette époque je ne peux plus réintégrer ce lieu.
L'avenue de l'URSS n'est plus l'avenue de l'URSS et je crains que les lumières vespérales qui ont dessiné mon champ rabastinois durant quelques mois ne l'aient effacé, aujourd'hui et à jamais.

04/10/15

Hier soir Ikea m'a émerveillé.
Alors que je venais de finir mes boulettes, mon wrap de saumon et mon fromage, je décidai d'obéir à la pancarte nous expliquant pourquoi c'était à nous, clients, de rapporter le plateau sur les chariots prévus à cet effet. Mon gobelet était à la droite du plateau, presque à sa limite - hors (le suspense est à son comble), l'étage au-dessus duquel je m'apprêtais à poser mon plateau reposait sur des rails qui diminuaient d'autant la hauteur séparant les deux étages ; mon gobelet aurait-il suffisamment de place pour entrer ? Mon gobelet est entré.
Voilà donc des gens, me suis-je dit contemplant le plateau reposant dans son compartiment, voilà donc des gens, disais-je, me disais-je, qui ont pensé à fabriquer des gobelets pouvant entrer à n'importe quel endroit des chariots pour poser les plateaux. Mais les gobelets (objets les plus hauts que l'on puisse trouver sur un plateau Ikea, vous vous en serez doutés) ont-ils été crées avant ou après les chariots ? Qui de l'un ou de l'autre a été conçu pour s'adapter à l'autre ou à l'un ? Voilà une question à laquelle je n'aurai peut-être jamais de réponse.
Pareil émerveillement m'avait saisi voilà quelques années et à plusieurs reprises lors de séjours en mobil-home (c'était ma grande époque pantacourts, mais voilà un sujet douloureux (la disparition des pantacourts) que je vous saurais gré de bien vouloir m'épargner) : on peut donc dans un espace de 25m2 mettre un salon, une cuisine, des wc, une salle de bains, deux chambres, des placards et rangements divers dans chaque pièce sans que jamais la vie n'en devienne impossible.
Je me suis demandé en sortant de la cafétéria Ikéa et longeant les tables remplies d'assiettes remplies d'os de coustellous (ils nomment ça ribs là-bas, mais soyons indulgents) pourquoi la nature n'avait pas créé mon ventre comme un chariot Ikea ou un mobil-home à Saint-Gilles Croix-de Vie : un espace délimité dans lequel tout ce que j'aurais pu y mettre ne déborderait jamais.

31/06/15

Parfois il m'arrive de penser à ma Renault 19.
Où vis-tu, à présent ? Attends-tu fébrilement les coups de butoir dans une casse pour faire de toi un César ? Sers-tu de cheval mécanique dans quelque rodéo péri-urbain en proie au premier zyva venu ? Te fais-tu conduire par un amoureux des Renault 19 Storia 1995 vertes ?
Ah, Renault 19, ma Renault 19, je me souviens de toi, tu sais, comme tu étais lascive devant le champ, tu te rappelles, ce champ qui était, en définitive, mon champ, et qui vit encore, la preuve je suis passé devant il y a deux jours, que les collines rabastinoises sont belles mon Dieu, te souviens-tu de leurs courbes sur lesquelles tu ondoyais fièrement, à la merci de la première bourrasque venue, ah tu n'as jamais été très costaude, ma pauvre, tu as toujours tiré à droite également, pour rouler droit je devais orienter le volant à gauche, pour tourner à gauche je devais presque te tourner avec mes bras, que serait-on devenu, ô Renault Storia, si j'avais continué à te conduire ? Tu n'étais pas avare de fumées, tu sentais le gasoil jusque dans l'habitacle, ce n'était pas le moindre de tes charmes, et ta propension à ne pas vouloir freiner avait son attrait mais ses limites, également ; te souviens-tu lorsque nous avons failli mourir dans les bras l'un de l'autre près de Saint-Paul-Cap-de-Joux ? Cela rapproche, c'est évident.
Une fois j'avais laissé tes fenêtre souvertes, je voulais t'aérer, malheureusement il avait fait un orage et tu étais trempée à l'intérieur. Oh, tu ne t'es pas plainte, tu es restée bien digne, mais tu as beaucoup pué l'humidité depuis ce jour-là - on se demandait alors s'il ne valait finalement pas mieux l'odeur du gasoil, ça nous donnait le choix et ouvrait le champ des possibles. Au début, quand je t'avais achetée, s'était posée la question de te mettre une nouvelle plage arrière - tu en étais dépourvue et ton coffre était nu. J'ai toujours aimé te voir nue, et d'ailleurs ne fermais jamais tes portières - tu n'as jamais suscité le désir, ma pauvre Storia, personne n'a jamais tenté de s'introduire en toi, même l'autoradio, tout brinquebalant car je l'avais acheté non adapté à l'ouverture pour l'y mettre ne s'est jamais fait voler - finalement c'est comme si tu n'existais pas, sur les parkings où je te laissais parfois. Même ce week-end de juillet où, dans la zone industrielle Piquerouge de Gaillac (ah, quelle poésie des noms), alors que t'ayant garée j'avais laissé tes portières déverrouillées et toutes tes vitres ouvertes, j'avais perdu les clefs, tes clefs, nos clefs, ma douce Storia, personne n'a rien tenté de mal sur toi, personne, en plein parking en plein mois de juillet en plein week-end, j'étais effrayé pourtant, mon Dieu mais qu'allait-on faire de toi ? Eh bien rien, justement, jusqu'à ce que la gendarmerie retrouve les clefs, mes clefs, tes clefs, nos clefs, et alors je suis venu te récupérer, tu m'attendais, et on est reparti ensemble bras dessus volant dessous entre Gaillac et Rabastens, la ligne est droite, trop droite pour toi, je tiens bien le volant à gauche ne t'inquiète pas on ne va pas mourir, le soleil ne nous quittera pas, les platanes ne nous veulent aucun mal, le champ, notre champ, est bientôt devant nous.

En guise de court hommage à Kertész

Une des choses qui donne le plus de force à Être sans destin, outre ce que j'ai déjà pu en dire et que je ne manquerai peut-être pas de répéter, qui en fait la singularité et la valeur, c'est le refus absolu de l'auteur de se considérer comme victime. On ne lui enlèvera pas les camps de sa mémoire, ni de son absence de destin, c'est-à-dire de sa liberté. Son expérience dans les camps est absurde ? Oui. Aucun sens à cela. Il aurait pu tenter de s'échapper. Cela eût été aussi absurde. Il ne l'a pas fait. Il est responsable, parce que libre. Libre d'avoir goûté ce qu'il considère, dans les camps, comme du bonheur. Bien naturellement (comme il se plait à répéter inlassablement pour ce qui scandalise la morale et le bon sens) la vie dans les camps n'est pas le bonheur. Mais il a pu, à certains moments, par certaines perceptions, soulagements, habitudes, révélations, et par le fait d'avancer pleinement dans ce non-sens "pas à pas" (c'est-à-dire dans le temps, soit le contraire de l'enfer où l'absence de progression du et dans le temps annihile toute possibilité d'ennui, soit de contemplation du temps), ressentir du bonheur - tant la souffrance et la peur portées à son extrême font prendre conscience que la seule conscience, justement, d'être en vie, est formidable.
"De toute manière, tout sera certainement comme elle [sa mère, NDA] l'a prévu, ; il n'y a aucune absurdité qu'on ne puisse vivre tout naturellement, et sur ma route, je le sais déjà, me guette, comme un piège incontournable, le bonheur. Puisque là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur. Tout le monde me pose des questions à propos des vicissitudes, des "horreurs" : pourtant en ce qui me concerne, c'est peut-être ce sentiment-là qui restera le plus mémorable."



"Alors je me l'imaginerais comme un endroit où on ne peut pas s'ennuyer."
A un journaliste qui l'aborde lors de son retour des camps, Kertész lui donne cette définition de l'enfer, enfer auquel il refuse d'accoler son expérience. "Les camps je connais, l'enfer je n'y suis jamais allé." L'enfer par nature est pire que les camps ; dans les camps au moins on peut s'ennuyer, parfois.
Loin de moi l'idée de reprendre à mon compte une des phrases les plus sottes de la Création ("En somme, ce que le fascisme historique avait échoué à réaliser, le nouveau pouvoir conjugué du marché et des médias l’opère en douceur (dans la servitude volontaire) : un véritable « génocide culturel », où le peuple disparaît dans une masse indifférenciée de consommateurs soumis et aliénés", Pasolini) et de voir en une croisière all inclusive un ersatz des camps de la mort, mais un rapprochement avec l'industrie des loisirs et du tourisme me semblel assez pertinent, puisque pour elle ce qui est primordial (et ce qui la fait exister et prospérer) est que le client ne doit pas s'ennuyer. Certes nous n'en sommes pas encore à l'impossibilité de l'ennui, mais ...
L'ennui, c'est la liberté. Ce que Kertész nomme l'inexistence de destin, "nous-mêmes sommes le destin".



Je ne comprends pas le silence qui entoure, concernant la "littérature des camps", et d'ailleurs la littérature tout court, Être sans destin, d'Imre Kertész.
Plus qu'une réflexion sur cette horreur, il s'agit là d'une reconstitution, d'une reconstitution qui se veut la plus précise possible (des regrets sont exprimés par Kertész sur le fait que seul le premier jour à Auschwitz reste aussi clair dans sa mémoire), une reconstitution bouleversante en ce sens que celui qui l'effectue n'est, finalement, jamais vraiment sorti de ces camps (Auschwitz d'abord où, s'étonne-t-il, il ne sera resté que trois jours, Buchenwald à deux reprises, Zeitz) et que la voix qui nous parle est celle d'un enfant de seize ans.
Pas de jugement, une perpétuelle stupéfaction devant l'absurdité, la souffrance, la grâce. L'horreur tellement forte que l'être agonisant n'est plus que perception et la conscience de la mort approchant conscience stupéfaite de l'envie de vivre, encore. Un morceau de céleri dans l'eau chaude est une fête, les puces qui dévorent les chairs mortes d'une plaie grande comme la main sur la hanche un spectacle de compassion avec ces êtres qui finalement font partie de lui, la promiscuité sur les couchettes avec ses compagnons d'infortune source de chaleur et le voyage dans les trains est la nature de toute son expérience dans les camps, mais jusqu'à quelle gare ? Plus le corps décline et souffre plus la langue se fait souple, l'être n'est plus qu'un fardeau que l'on porte, pousse, monte, achemine, traîne et qui finirait presque, par la beauté du style et l'horreur de la douleur, par glisser sur cette abomination.
Un chefaillon, voyant que Kertész fait tomber un sac de ciment, le tabasse et lui promet que plus jamais il ne fera tomber de sac : il le surveille personnellement à chaque manoeuvre. Et Kertész de constater que le chefaillon avait raison : il n'a plus fait tomber de sac de ciment.
Voilà toute l'horreur.
Lisez Kertész.

29/04/15

Le gardien de la morgue dans Eyes Wide Shut s'appelle Bruno, je le sais, je l'ai vu, nous nous sommes parlé.
Lundi matin à sept heures et vingt minutes il est entré dans la chambre 505 de la clinique Sarrus-Teinturiers et m'a dit :
- Bonjour Monsieur quel est votre nom s'il vous plait ?
- Labeuche.
- L-A-... ?
- B-E-U-C-H-E !
- Parfait ! Enchanté Monsieur Labeuche moi c'est Bruno le brancardier je vais vous amener au bloc opératoire.
Bruno a été un chauffeur de brancard d'une dextérité tout à fait remarquable, me faisant glisser sous les néons tandis qu'une odeur réconfortante de café et de croissants caressait mes narines encore vierges et négociant les virages avec souplesse fluidité et discrétion.
J'arrivai alors dans une sorte d'antichambre du bloc opératoire où d'autres corps dans une attente résignée m'accueillirent malgré eux. La patience et la fatalité n'étant pas mes domaines de prédilection je commençai à m'agacer et à flipper grave.
La veille au soir pourtant cela n'allait pas si mal, puisque je me surpris même à ressentir le besoin d'écrire sur mon petit carnet ceci :
"J'ai un peu peur, mais moins que je ne le redoutais (la peur d'avoir peur est sans doute la plus grande des peurs).
Etonnamment je ne me sens pas mal dans cette chambre froide et surchauffée, dans l'attente d'une douleur et d'une menace d'étouffement, seul.
Je regarde le ciel gris qui découpe l'angle supérieur gauche d'un immeuble par la fenêtre.
Je sais que j'aime et que je suis aimé."
Bref j'attendais sereinement ma potence et remplissais mon attente (outre de mes contemplations) de la lecture des premières pages de L'Ultime auberge, d'Imre Kertész, qui tout en contrastant brutalement avec ma placidité flattèrent mon humeur en lui injectant du fiel (c'est ce que je nommerais l'antidote Cioran) :
"Nuit, nuit noire de désespoir. J'essaie de lire Le Rouge et le Noir. (...) J'ai refermé le livre, irrité. J'entends la respiration de ma femme : elle dort. Ses terribles souffrances. La route qui mène vers le noir, et que nous devons parcourir. Je souhaite sincèrement disparaître. Je ne sais pas pourquoi il m'a fallu égrener cette longue vie, alors que j'aurais pu être tué à temps, alors que je ne connaissais pas encore l'ambition et la vanité de la lutte. Rien n'a servi à rien ; je n'ai jamais su créer ; la seule et unique réussite de ma vie a été de mesurer à quel point ma vie m'est étrangère. J'étais un mort de mon vivant. A présent que l'existence durant laquelle je me suis leurré avec une apparence de création a pris fin, je n'ai vraiment plus aucune raison de vivre. Je dois attendre de savoir ce qu'il adviendra de M., je dois rester à ses côtés tant qu'elle aura besoin de moi, la soigner tant que je le pourrai, et ensuite ne plus tarder ... pas besoin d'acheter un revolver ni de se procurer de la morphine. On peut aussi sauter par la fenêtre. C'est moins cher."
Au bloc opératoire m'attendaient une infirmière et l'anesthésiste, un homme adorable qui aime à m'appeler "jeune homme" et à qui je répondrai invariablement "plus si jeune que ça". J'ai eu très peur que mon corps fasse barrage au produit anesthésiant mais n'ai jamais douté de mon réveil. Etrange.
L'anesthésiste m'a planté le cathéter, injecté le produit, m'a dit le bras va piquer j'ai dit non j'ai entendu sisisi ça pique je vais chercher le et j'ai ouvert les yeux dans l'antichambre ni de la mort ni de la vie mais de la salle d'opération, lourd vaseux et étouffant.
Bruno ? Pas Bruno ? Je ne le sais me voilà dans la chambre le regard plein d'amour et de bienveillance de ma fiancée, et sa main surtout, sa main, la pulpe de son pouce qui caresse le muscle interosseux dorsal de ma main droite, je n'aimerais être que cela, j'aimerais être tout cela, le contact de la pulpe du pouce gauche de Carine avec le muscle interosseux dorsal de ma main droite.
Je ne souffre pas, mais je ressens chaque vibration dans l'air comme une gifle et chaque murmure comme un hurlement. J'étouffe. L'infirmière passe j'ai envie de pisser elle me propose le pistolet je refuse je veux pisser debout j'étouffe je lui dis je veux bien attendre pour les toilettes mais je ne peux plus attendre pour le nez faites quelque chose j'étouffe. Avec toute la bonté du monde (quand il sait être bon) elle me répond que ça n'est pas possible, que je vais garder les mèches plusieurs jours qu'elles vont se désagréger toutes seules oui mais quand que je demande dans quelques jours qu'elle me répond oh non non non vraiment c'est pas possible je suis désolé mais non c'est pas possible je vais m'étouffer non vous allez respirer par la bouche le corps de lui-même réagit la bouche s'ouvre oui mais non là c'est pire qu'un rhume je peux pas.
Le pire c'est que je n'ai aucune force, pas même celle de gueuler, alors je râle, je râle, d'autant plus que les paupières sont lourdes et ma vessie pleine, je sonne, elle revient et m'envoie une aide-soignante charmante elle aussi (comment peut-on être aussi altruiste, compatissant, bon ? moi je ne le suis pas alors je me pèse, penser au bien-être des autres doit alléger de soi, soi dont je ne suis pas convaincu qu'il soit haïssable mais dont on ne peut se débarrasser, alors que des autres, n'est-ce pas ...) qui dit non vraiment monsieur vous avez eu beaucoup de mal à vous réveiller ce n'est pas prudent vous risquez un malaise vagal je dis si ça va aller il le faut elle dit : Bon. Doucement. On s'assoit sur le lit, on pose les pieds par terre .. ça va ? pas de papillons devant les yeux ? allez on se lève doucement s'il y a un problème vous sonnez surtout hein !
Mais alléger ma vessie n'a pas vidé mes naseaux. Le brouillard, la brume, les vapeurs, mon corps est devenu aqueux et l'air était rocher. A la télévision un berger du Couserans me narguait avec ses brebis. Salopard. J'ai éteint la télévision.
Je suis chez moi.
Le lantana s'épanouit, les pensées sont plus bleues que jamais, le jasmin jaillit de tous côtés.
Je ne sais où me mettre, comment me mettre, j'aimerais faire sortir jusqu'à mon cerveau de mes narines, heureusement je n'ai pas mal.
J'attends.
Rien ne me menace.

18/03/14

Quand j'étais enfant je ne pouvais ni admettre ni comprendre que l'on parlât une autre langue que la française - je la parlais.
Quand j'étais enfant je ne pouvais ni admettre ni comprendre que l'on habitât dans une autre ville que Toulouse - j'y habitais.
Maintenant que je ne suis plus enfant je peux admettre et comprendre que l'on parle une autre langue que celle que je parle et qu'on habite une autre ville que celle dans laquelle je réside. On se dit alors que c'est cela grandir, comprendre que l'autre existe.
Mais c'est totalement faux : ce n'est pas parce que notre compréhension s'améliore que l'on admet l'autre, mais parce que notre vitalité décline et qu'en s'oubliant on croit que l'autre peut exister.
Car il est absolument évident qu'il est tout à fait absurde de ne pas être moi.

09/02/2014



Aujourd'hui j'ai ressenti le fait d'être en vie, d'être encore en vie, d'être toujours en vie, comme un miracle.
Je ne saurais dire ni pourquoi ni comment.
Vous vous réveillez, vous vous dites "tiens je suis là".
Vous pensiez ne jamais pouvoir être là, ou bien vous ne pensiez jamais pouvoir y être, je ne sais pas.
Vous pensiez aussi ne jamais pouvoir être maintenant, et à peine y êtes-vous que vous n'y êtes déjà plus.
Vers 10 ans vous vous disiez qu'à 26 ans vous alliez mourir, vous n'avez jamais compris pourquoi mais vous en étiez convaincu, à 26 ans vous l'avez oublié et à 35 ça vous revient et vous êtes encore en vie.
Vous vous êtes souvent dit que la corde serait bien trop dure à tirer, et puis la corde vous ne la sentez plus.
Tiens, je suis là, que vous vous dites, spectateur de votre propre apparition là où d'aucuns n'y verraient qu'une permanence.

jeudi 5 mars 2015

Mon livre

Eh bien voilà.
Des mois de travail, de doutes, d'angoisses, de corrections, d'ajouts, de ratures, de colère, d'envie, de vide et d'espoir.
Mon livre existe désormais.
Vous pouvez le commander.


 
 

 
   
   
   
   
   
   
     
   

 

 
   

      Erbarme dich by Pascal Labeuche
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samedi 22 février 2014

Février



J'ai une plaque à induction tout à fait magnifique, lisse, nette, encastrée, avec une flamme qui lorsqu'on l'allume parait irréelle tellement elle ne me brûle pas. Hélas si je n'ai pas de briquet je ne peux plus allumer mes clopes, je me demande s'il ne valait pas mieux la gazinière rabastinoise qui avait failli me tuer. Il ne me reste plus qu'à passer à la cigarette électronique. Ou à ne plus fumer. Car je suis un nouvel homme, enfin, mon champ est loin désormais, et me répond la douce mélodie du métro qui s'engouffre dans l'abîme souterrain de la ville comme mon âme dans la flamme qui ne me brûle pas.

Le coup de foudre peut tuer, c'est pas anodin ce truc-là, on se demande si on y croit ou pas, mais c'est une question de puceaux ça, évidemment qu'il existe, et évidemment qu'il foudroie, comme la foudre coupe un arbre en deux, pareil. On croit qu'ainsi on aime, mais non, enfin, on n'aime pas la personne qu'on croit aimer, non, on aime par la personne, pas la personne, et vice-versa, parce que c'est souvent réciproque cette affaire, on aime par la personne l'amour qu'on croit avoir trouvé et par-delà elle, mais elle est coupée en deux, et nous aussi, alors on est quatre, ou plutôt quatre moitiés, quatre moitiés font deux mais l'amour c'est trois, qui ne sait pas compter n'a jamais souffert.

Une fois qu'on est trois, c'est-à-dire entier, on est bel et bien en vie.
On ne se brûle plus, on respire. On ne voit plus le gouffre au-delà, on voit l'être aimé là où il est. On ne veut plus fumer, mais danser, marcher, courir.
On ne veut plus dire ni entendre « Maintenant je peux mourir » mais « Maintenant je veux vivre ».
Voilà peut-être ce que c'est, l'amour : la vie après la mort, la mort si tentatrice par l'abandon de soi qu'elle impose pour flatter notre dégoût de nous-mêmes. Mourir est sécurisant : il n'y a plus à vivre. Vivre ne nous est jamais offert tandis que la mort si, et tous les jours. Et l'on confond l'amour et la mort, qui se prononcent de façon si semblable.

Vivons.





(à Carine)

vendredi 12 juillet 2013

Vieillesse



Quel ennui que les fantasmes ... Les rêves, au moins, même si la plupart du temps leur narration est d'un ennui que seule une certaine drôlerie, parfois, peut sauver de l'insignifiance, nous permettent, le temps de leur accomplissement, de vivre une autre existence, de ressentir d'autres émotions, pour mieux nous faire regretter d'être des êtres de conscience. Mais les fantasmes ...
Litanie de lieux communs éculés ou fantaisies débridées pour les plus originaux, les fantasmes (qu'il ne faut, paraît-il, jamais assouvir) ne nous montrent au fond qu'une chose : que lorsque l'on se rend compte de leur indigence ontologique , on est fini.

Comment aimer sans innocence ? Comment être disponible pour recevoir une flèche de Cupidon quand on est revenu de ces fadaises superbes consistant à croire au coup de foudre, coup de foudre sans lequel aucun amour véritable (c'est-à-dire véritablement mensonger) ne peut exister ?
Un vieux, ce n'est pas un homme mûr, c'est un enfant desséché.
Je suis vieux.
J'aimerais quand même ne pas crever.
J'aimerais quand même pouvoir saigner, encore, et que l'on remue et remue encore une flèche dans ma plaie.

Mais je m'avise que ce ne doit être qu'un fantasme de plus sur le chapelet pathétique du désir de l'hominidé ...


Ciolineski, "Réflexions sur la condition des anges", vol.4, p. 362

samedi 27 avril 2013

Erbarme dich





Vie morcelée dans un temps figé, la langue ne peut être que décomposée dans une composition de vie à narrer.
De C. nous ne saurons que ce qu'il a envie de nous raconter - la vie c'est dans le vide qu'il faudra la trouver.
Chairs en lambeaux, corps suppliciés, autisme meurtrier et sanglots vomis.
Seigneur, prends pitié.

lundi 15 avril 2013

Ainsi soit Je



Je ne sais pas bricoler. Je déteste bricoler. La seule et simple vue d'un marteau ou d'une perceuse me donne envie de vomir.
Je ne supporte pas de croiser un homme arborer fièrement un tee-shirt maculé de plâtre et parader d'un air bravache en pourfendant l'air comme pour dire : j'ai à faire, moi, je fais des travaux dans ma maison.
Je ne supporte pas les travaux dans la maison : autant construire son cercueil et dormir dedans : ce serait plus sage.
Devenir propriétaire ? Nous sommes en transit dans l'existence, pourquoi faire semblant de pouvoir posséder quoique ce soit d'icelle ? Je n'y crois pas.
Je ne suis pas très sportif. J'aime bien l'état qui suit l'activité physique : cet abrutissement évite d'avoir à penser, c'est reposant. Mais on ne peut pas dire que ce soit ma spécialité.
Quand j'ai eu 18 ans je me suis levé en me disant : "Tu vas mourir." Certes tout le monde le sait, mais personne n'en tient compte. Moi si. Pour apporter de la joie lors d'une discussion galante, il y a mieux.
En général ce que l'on me dit ne m'intéresse absolument pas. Tenir une conversation m'est souvent très pénible : à part certains corps et visages les autres ne m'intéressent guère, sauf exceptions qui confirment la règle.
Il y a un manque de charme patent chez mes congénères. On me dit que ça ne compte pas, que je suis élitiste, et pour qui je me prends d'abord, hein. Mais je n'y peux rien : avec les autres souvent je m'emmerde, alors qu'avec moi jamais.
Souvent on me dit que ce que j'écris est glauque, triste, négatif. C'est désolant de voir que ce qu'il y a de plus vivant en moi est ainsi perçu.
Il faudrait sourire, sortir, converser, être léger et enthousiaste dans ses rapports sociaux. Mais comment bondir vers les autres quand ils se révèlent souvent si prévisibles et lorsqu'on constate de plus en plus en avançant dans l'âge qu'ils ne sont que la copie d'autres qui nous avaient déjà exaspérés avant ?
Il faudrait avancer le coeur léger dans la vie.
Non, décidément, je ne peux pas.

Je crèverai seul.



lundi 8 avril 2013

Petite annonce



"Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis."
Ce petit jeu de dupes, ce petit jeu de cons, ce petit jeu de flippés du cul et du coeur, voilà ce qui semble être l'apanage de bien d'individus, hélas, et de bien des femmes en particulier.
Alors je vais me faire homme-sandwich et porter une pancarte avec cette devise de merde inscrite dessus.
Celle qui m'y jettera des oeufs pourris sera la femme de ma vie.
C'est pas gagné.

samedi 6 avril 2013

Dialogue sur rails



- Bonjour mademoiselle vous accepteriez de m'aimer ?
- Euh ... pardon ?
- Non non, je ne vous demande pas si vous voudriez m'aimer : juste si vous accepteriez.
- Mais enfin ... ça se demande pas ça ....
- Mais c'est quoi qui se demande alors ?
- Beh ... chais pas mais ...
- Non non mais attendez là, je vous impose rien. Juste : accepteriez-vous ?
- Mais ça ne se demande pas je vous dis !
- Ca s'impose ?
- Non plus ...
- Alors quoi ? Je te dégoûte ?
- Mais enfin ... on ne se connait pas ...
- Et alors ? T'as pas envie de me connaître ? Pourquoi ?
- Mais enfin ... Nous sommes dans un train, je suis fatiguée, harassée, mon travail m'emmerde, je ne touche que le SMIC, mon petit ami ne m'a jamais fait jouir mais faute de grive faut savoir se contenter de merle, de toute façon l'amour m'est étranger et c'est très bien ainsi.
- Vous n'en voulez pas ?
- De quoi ?
- De l'amour !
- Non, pas même du vôtre.
- Ah mais il y a malentendu : je ne vous proposais pas de vous aimer, je vous demandais simplement si vous accepteriez, vous, de m'aimer.
- Et au nom de quoi je vous prie ?
- De rien du tout, ce serait un don total et désintéressé.
- Mais y a pas le truc.
- Le truc ?
- Oui oui, le truc, le truc qui fait que je me sentirais charmée et ...
- Je te ferai mouiller.
- Non mais ça fait un peur quand même, les mecs que j'ai connus juqu'ici ne se sont que vidés en moi, par exemple aucun ne m'a bouffé la chatte, enfin si, un, mais il voulait faire comme dans les pornos, je cherchais la caméra tu vois, pour te dire à quel point ...
- A quel point vous étiez tous deux en-deçà du miroir oui.

(...)

- Je te baiserai sans capote.
- Ah non et le Sida attends.
- Je veux pas baiser en pensant aux risques. Je veux penser aux risques avant, et quand je te vois je ne crains rien, quitte à me tromper. Ma préservation est de confiance - je méprise la capote plus que tout. L'amour n'est rien s'il ne t'inonde pas à l'intérieur.

(...)

- Bon, t'acceptes de m'aimer maintenant ?
- Non, vraiment, j'aurais bien essayé, mais j'ai du repassage à faire là. D'ailleurs on arrive à la gare où je descends. Salut, hein.

mardi 2 avril 2013

Puzzle




Je ne t'aime plus.

Ce matin j'ai souri et même dit bonjour à la jeune femme pourtant moche qui distribue le journal gratuit, sans pousser le vice jusqu'à lui en prendre un. Elle a fait la gueule, mais je me suis senti humain avec stupéfaction, heureusement que cette surprise due à un agissement inhabituel m'a rappelé par sa nature que je suis un monstre.

Sache que j'ai pensé chaque mot que je t'ai dit, que j'ai aimé être dans tes bras, je m'y suis sentie très bien, mais ça n'est pas suffisant.
Je te serai toujours reconnaissante d'avoir redonné vie à certaines parties de mon corps que je croyais mortes.

Hier j'ai failli mourir, en voiture. Pneus avant lisses, de la pluie, route étroite et sinueuse,j'ai dérapé à deux reprises dans deux virages successifs, je ne sais pas comment je suis encore en vie. C'est sur mon canapé hier soir que je me suis dit que la vie finalement voulait de moi, alors j'ai pris la mort dans mes mains et l'ai glissée sous la housse.

Non mais c'est super Zebda, attends, on a fait venir les maghrébins quand ça nous arrangeait et maintenant on les veut plus, non mais attends ils ont raison et moi je les adore.

A midi j'ai mangé un kebab et me suis foutu de la sauce algérienne sur la chemise, quand je mange j'aimerais être nu et me rouler dans la nourriture.

Pourquoi je fous tout en l'air quand un homme me plait ?

Je n'ai encore jamais vu le champ qui s'offre tous les jours à mon regard sec. La terre devient une mare et finira par aspirer la brique qui m'abrite.

Coureur de culs ! Allez passe à la prochaine ! Va te faire foutre ! Mais ... j'aimerais que tu aies tes mains sur mon corps.

Quand je me regarde dans un miroir je ne me reconnais jamais. Alors je me prends en photo et parfois je me trouve beau. Puis je tente de ressembler au type qu'il y a dessus ...

Je ne suis pas charmée ... Mais ... Tu embrasses bien ... Ça fait un nouvel élément ...

Il va falloir que je pense à changer les piles de la télécommande.

Ciolineski, Patchwork, p.112





lundi 25 mars 2013

Expiration



"Claire, petite enfant de cinq ans à qui je tenais la main creuse, douce et fraîche en m'endormant dans cette chambre où nous étions miraculeusement seuls, toi et moi, en classe verte comme on disait alors, - nous étions en grande section, te souviens-tu ? - Claire, toi qui ne pourris pas dans ma mémoire, es-tu déjà fripée, divorcée, vielle fille aigrie, en passe de crever ?
Marianne, ô Marianne la bien-nommée, belle blondinette mince et fière, toi qui m'as la première offert le contact de tes seins sur mon coeur en dansant sur With or without you dans cette station balnéaire de merde, toi que j'ai pleurée pendant quatre mois ne sachant où tu étais et où tu irais, te tiens-tu toujours aussi droite ? As-tu encore cette sublime candeur que ton sourire lorsque tu m'as regardé pour la dernière fois incarnait ?

On grandit, on sécrète, on bande, on gicle. On se marie, on divorce. Et alors qu'on vieillit et sent la tombe nous aspirer on se rend bien compte que ce qui nous reste et ce à quoi aspire, nous, de toute éternité, c'est cette pureté qui nous rend inédélébile une main qu'on a serrée, une paire de seins qu'on n'aura jamais vue, des regards dénués de toute attente, cette immortalité dans le présent.
On se vomit en pensant à celle qui aura partagé notre vie et permis à des enfants qu'on aura fait ensemble d'espérer et de vivre cet espoir, en espérant qu'ils ne seront pas ratés, eux ; à elle, elle qui est de l'autre côté de la porte, de la ville, de notre vie, désormais.
On vomit ces femmes qui auront été sur notre passage nocturne comme elles doivent nous vomir, tant on passe notre vie à attendre ce que personne ne nous donnera jamais.

Alors que j'agonise devant cet hiver qui n'en finira jamais de me glacer et de m'inonder, je prie pour qu'une main gracile, un regard pur et amoureux, une paire de seins fermes et pudiques viennent m'accompagner dans cette mort que j'attends ; je ne suis qu'un homme et je ne peux pas ne plus rien espérer quand même.

Puisse lors de ma dernière inspiration ce souffle d'innocence me servir de linceul."


Ciolineski, Dernière déclaration

mardi 19 mars 2013

Litière



"Ce soir j'ai par mégarde inversé deux éponges, et nettoyé la vaisselle avec celle servant à nettoyer la litière de ma chatte à poils longs (je suis réactionnaire jusque dans ma félinitude), ne me rendant évidemment compte de mon méfait qu'une fois la vaisselle nettoyée.
Je me suis alors dit que tout compte fait il serait bien pratique de faire mes besoins, moi aussi, dans la litière. Que je prépare le repas ou que je fasse la vaisselle, hop, un petit tour sur moi-même, un talent certain dans l'art du tir, et hop hop hop d'une pierre je fais deux coups (non, je n'ai pas encore de calculs rénaux).
Dès lors, pourquoi s'arrêter là ? Pourquoi ne pas y manger, aussi ? La rentabilité de l'espace et des mouvements serait alors maximale, et il faut bien avouer que c'est écologique, ce qui ne gâche rien en ces temps de profusion déchettatoire.
Alors je me suis accroupi et ai approché ma tête de la litière. Et vous me croirez ou non : je m'y suis vu ! C'était moi !
La litière est aussi un miroir !
Je prévois donc d'y établir également ma salle de bains.
Et un jardin zen.
Le gravier, on y revient toujours ..."

Ciolineski, Déclamations et autres discours intempestifs

lundi 18 mars 2013

18 mars 2013



"C'est vraiment très étonnant, la physiologie.
Depuis des mois que je pleure (oh, pas en continu), je me rends compte que les larmes vont bientôt couler à la contraction que je ressens en bas de  ma joue droite, près des lèvres. Ça subit de brèves secousses, et je chiale.
Avant aussi il m'arrivait de pleurer, mais jamais ma joue ne m'avait fait ce coup-là. Ce n'est plus le cerveau, telle ou telle pensée qui fait pleurer, mais une contraction de la joue ...
A vrai dire je ne pense plus à rien, d'ailleurs je ne sais même plus penser. Je n'ai aucun avis sur rien, tout peut arriver, les mosquées, les ovnis, le cheval dans les lasagnes, la fin du monde, tout : c'est même pas que je m'en tape, c'est que je ne sais même plus où je suis.
On peut toujours gloser sur l'absurdité de la vie et du monde : moi, je suis déjà dans la post-absurdité, celle qui ferait pâlir de honte une émission d'Arthur, pour vous donner une idée.
Non mais allô quoi ? Ça c'est pas Arthur, mais enfin ça fait sens : le téléphone comme lieu de l'authentification du scandale. Evidemment personne ne répond car personne n'est derrière le combiné, d'ailleurs de combiné il n'y en a pas, et le scandale reste entier devant une jeune femme derrière laquelle rien n'existe que la nudité anérotique. Voilà la post-absurdité : elle est nue et sans mystère et vous n'en voulez même pas.
Comme l'amour, sauf que ce quelque chose on veut le donner sans l'avoir. Enfin c'est ce qu'on dit depuis le fumeur de cigares tordus. Moi je ne peux plus fumer, c'est ma gazinière qui m'en a averti alors que je n'avais plus de briquet : j'ai senti l'odeur du gaz, j'avais oublié de l'éteindre, si j'avais eu un briquet tout aurait explosé je serais mort, mes enfants auraient été inconsolables et moi j'aurais culpabilisé outre-tombe d'avoir été aussi négligent avec mon existence alors j'ai senti ma joue droite vibrer, et le lendemain je suis allé allumer mes clopes directement sur le feu de la gazinière mais je me suis cramé la tignasse, j'ai pas osé me brûler le reste, ce doit être terriblement douloureux la combustion de son corps, je suis un lâche et le vent d'autan souffle et ne m'emportera même pas, lui non plus."


Ciolineski, Journal 2113

dimanche 17 mars 2013

Gravier




"Les jardins zen sont des trucs déprimants et pas rassérénants du tout. C'est comme les fontaines zen censées vous apaiser - moi ça m'apaise pas ça m'excite ce bruit de l'eau, et ça me donne envie de pisser. Alors vous vous souvenez des jardins zen et leurs graviers vous rappellent que vous risquez de souffrir car les calculs rénaux vous guettent.
Tout est toujours affaire de plomberie, m'étonne pas que Houellebecq ait des envies de suicide lorsqu'il a des problèmes de tuyaux. Si ça coule trop ou que c'est bouché tout s'effondre, l'eau est l'élément le plus fort, Bruce Lee l'avait compris. J'ai fait du Wing-Chun plus jeune, je me suis pris pour l'eau. Maintenant je suis vieux et je ne sens plus que la terre. Alors je donne des coups de râteau dans le sable de mon mini jardin zen, le moine me regarde sans me voir. Il y en a d'autres qui me demandent de ne pas les regarder. Ou pas comme ça. Enfin, ça ne coule pas, quoi.
Reste l'odeur, cet infini mis à la portée des pastiches. Et les traces de morsures qui hélas n'iront pas plus loin que la peau.
Le sang est moins productif que l'eau, les larmes continuent à couler quand le sang a déjà coagulé.
Ma gueule se sera écroulée dans le sable quand ce con de moine continuera à me regarder sans me voir.
Rien de plus cruel que le zen, je vous dis."

Ciolineski, Ma vie parmi le gravier, p. 171

vendredi 1 mars 2013

"Deux fois par semaine", qu'elle dit



Aujourd'hui j'ai amené un livre chez moi, oui. J'ai lu la première page. Il faut que je vous en cite le début.

- Asseyez-vous, dit-il.
Tout tourne autour de moi.
J'ai vingt ans.
Cent ans, parfois.
Une vie commencée par la fin.
Je suis jeune, mais qu'est-ce que la jeunesse quand on a perdu l'insouciance ?

Bon.
Il faudrait apprendre à la dénommée Christine Orban que les phrases sèches c'est tout un art, qui lorsqu'il est mal maîtrisé fait davantage penser au style d'un enfant de six ans qu'aux grands auteurs américains comme Carver par exemple. Il faudrait également lui apprendre que les relatives et les circonstancielles, ça existe. Que lorsqu'on se veut moraliste on lit La Rochefoucauld, La Bruyère, Chamfort (pas Alain), Cioran - et après on relit ses maximes ; ça lui éviterait de nous livrer ses platitudes interrogatives.

Le problème c'est que cette merde est publiée.
Mettez ça sur n'importe quel blog : il y aura un lectorat de femelles passsiooooonnnnéééééees par la littératuuuure toutes plus chiantes les unes que les autres - mais ça n'ira pas plus loin. Là, c'est albin Michel qui raque, et Albin Michel ça se vend et c'est bien diffusé.

"Une vie commencée par la fin."
On eût aimé que celle de son oeuvre se terminât par le début.

jeudi 28 février 2013

Jeudi 28 octobre

"A 17 h je suis allé me salir au Quick de la gare Matabiau : il n'y a plus guère de putes dans ce quartier mais les sandwichs abominables de cette enseigne les remplacent avantageusement pour sortir de là écoeuré de soi.
Tant qu'à faire j'englutis cette saloperie en terrasse, comme ils disent, cerné que j'étais par des punks à chiens errant à la recherche de vingt centimes sans même y croire et par des hordes de zyvas que le métro ombilical relie à chez eux.
Non loi de moi était un vieux clochard qui avait posé sa bouteille de Pelure d'Oignon par terre, entre mégots et crachats.
Je me suis levé au milieu de mon vomi et suis allé lui filer ce qui me restait de clopes, soit la moitié d'un paquet. Il ne s'agit nullement de philanthropie, non : ce type déchu, perdu, agonisant, c'est celui que je pourrais devenir. Dans ce cas j'aimerais bien pouvoir m'offrir des clopes. Alors je me les suis offertes.
En partant de là je m'aperçus que j'avais perdu mon alliance.
Mais non, je ne l'ai pas perdue - juste vendue."

Ciolineski, Journal 2013

mercredi 27 février 2013

Une déclaration

Les femmes, on en revient souvent, on y revient toujours.
Mourir raide dans leur ventre, voilà la seule fin qui vaille.
Entre en sortir et y expirer - sécréter, et apporter sa pierre à l'édifice de la civilisation : sublimer ses sécrétions et ses explosions.
Tout le reste n'est que lit et ratures.
Je veux rêver, qu'elles disent.
Mais dors, petite, dors, et tu rêveras. Moi je veux vivre. et n'ai rien d'autre à proposer que t'exploser à la gueule.

mardi 26 février 2013

Abécédaire

"Ce soir j'ai retrouvé dans mes placards un vieux Clairlouis en cubi datant de deux mois. Le goût n'est pas désagréable, un goût de fer, j'ai l'impression de boire du sang, et un peu de chair depuis huit jours que je n'en ai pas touchée me fait du bien, c'est un peu comme boire une femme qui a ses règles, mais pas à la source, c'est bien dommage mais je m'en accomode je m'en accomode.
Je me demande si tout cela a bien existé.
Mon passé est-il vrai ? Ai-je embrassé D sur un banc par exemple ? Gémissait-elle ? Je n'en jurerais pas. Ai-je aimé A ? Oui, quand elle m'a regardé dans ce bar avant que je ne l'embrasse, oui, je l'ai aimée. Mais existe-t-elle ? Je n'en ai aucune preuve. Ah, il me suffirait de retourner devant le machin où elle travaille, évidemment. Mais j'aurais l'air d'un mort, et si elle est en vie ça risque de la choquer. Et ces quais où j'ai caressé plus que de raison V, que diraient-ils s'ils me voyaient l'oeil hagard marchant sur eux à la recherche de cette trace d'oubli ?
Par ma faute ou la leur, ou bien les deux, elles sont loin désormais. Comme me l'a suggéré une, je devrais faire tout l'alphabet. C'est une idée, mais j'ai un train d'avance sur les A.
J'aurais dû m'en tenir à la première lettre, mais quand l'alphabet vous quitte vous vous réfugiez sous les nombres, et le zéro absolu vous guette, alors, et vous retournez aux lettres pour l'écrire."

Ciolineski, in L'apprentissage de l'alphabet n'est pas réservé aux petits enfants, p.1

vendredi 22 février 2013

Monologue de femme (1)



Ton regard me fait peur.
Tu m'embrasses, les lèvres, le cou, les joues, le front, tu me lèches, tu me mords, j'ai peur que tu me dévores.
J'ai peur que tu me violes. 
Tu t'arrêtes et me prends le visage et me fixes dans les yeux.
Je ne sens alors pas ta tendresse, je ne sens pas ton abandon, je ne sens pas ta chute - je sens que tu es affamé.
Quand tu me parles je ne reconnais plus ton visage - là tu te tais et ce vide m'aspire malgré moi, je ne peux plus bouger. Je tremble, je frissonne, je grelotte, je voudrais fuir, fuir au loin et me souvenir de ta voix, ta voix qui m'accompagne jusque dans mon sommeil, mais le réveil est douloureux pour moi, mes jambes ne me portent plus, mes yeux sont ouverts et mes songes s'enlisent dans l'ardeur aveugle de tes caresses.
Tu me regardes en me pénétrant je te regarde en t'aspirant malgré moi.
Il pleut, il mouille, c'est la fête à la grenouille. Et la grenouille est partie.

Pourquoi ne suis-je plus dans un rêve ? Un rêve sans autre corps que le mien ? Un rêve où je maîtrise la glace et les flammes, un rêve où seule ta voix me chatouille, un rêve où je suis bien ancrée dans mon cercle, où je te laisse venir uniquement comme je veux quand je veux, où toi n'es pas toi mais le miroir dans lequel je me reflète à ma guise ?

Je veux sentir ma chatte, mes seins, mon cul, pas ta bite ni ta langue, tu me dégoûtes, sale porc, c'est moi qui tiens les rênes, je jouis quand je veux par la puissance de mon esprit et l'impuissance de ta voix, ta queue est à moi quand je ne te vois pas, là je la sens et te l'arracher je ne peux pas.

Partir, partir au loin, que personne ne te voie, que tu effaces tout de moi, que ton cerveau soit commandable par mes exigences, que tu ne te souviennes plus de moi, que personne ne me voie jusqu'à chez moi, que tout cela n'existe plus mais je ne puis oublier, rappelle-moi, rappelle-moi !

Je suis seule sans ta voix, sans le miroir que tu me tends.
Baise-moi ! Baise-moi !

dimanche 27 janvier 2013

Un champ est devant moi.



Un champ est devant moi.  L'église est juste de l'autre côté, je peux la toucher quand je veux. Personne autour.
Il pleut, il bruine, parfois la neige est sale.
Il fait nuit, il fait toujours nuit.

J'ai oublié que manger pouvait être un plaisir et dormir une nécessité.

Je est un autre, certes, mais là il est très lointain.

Personne autour.
Pas de combats de chiens, de pétasses qui voyant leurs poils de chatte pousser s'ébrouent dans la fange de leur propre désolation, de junkies hurlant leur manque, de névrosées masquant leurs pas d'autant plus assourdissants.
Pas de réveil en pleine nuit, de veilles biérasses à la main sur le balcon à la vue bouchée par des tours de béton, personne à qui vouloir buter la gueule.

L'église est juste de l'autre côté, je peux la toucher quand je veux.
Dieu m'a sans doute abandonné, mais moi je pense à Lui. Mauvais chrétien et fils déchu je regarde l'horizon qu'un rideau de pluie n'arrive pas à me boucher. Je suis là, malgré tout.

Un champ est devant moi.
Il m'éloigne davantage  encore de l'humanité dont je ne cesse pourtant de me réclamer. Les chattes viennent miauler leur soif inextinguible de la bite acérée des chats de passage, quelques chiens errants viennent pisser en bas de mon mur. Ô bêtes, je suis des vôtres !

Mais je suis là. Je, je, je, ne tarde quand même pas trop à venir me rejoindre ....

vendredi 28 décembre 2012

Dialogue à quatre mains (pianissimo)

Jean-Marc Morandébilo : Alors Pascalitia Beuchta, vous écrivez depuis longtemps, on n'entendait plus trop parler de vous dernièrement, le succès est arrivé trop vite hein ?
Pascalitia Beuchta : Oh vous savez je me fais pas d'illusions hihihi tout ça on dit quoi que c'est pour le physique mais moi le physique je sais que c'est pas éternel
- Ah d'accord héhéhé et Florange tout ça ?
- Ah Madrange Véronique Genest elle fait ce qu'elle veut moi aussi j'ai fait de la pub c'est pas facile on va dire
- Et les déserts médicaux vous en pensez quoi Pascalitia ?
- Enfin un vrai sujet, moi y a que les vrais sujets qui m'intéressent parce que c'est pas la peine de nous pourrir avec les exhibés fiscaux pour laisser ces desserts médicaux qui réchauffent la couche d'ozone hein !
- Eh bien merci Pascalitia vous en avez pas que dans les bonnets ouhouhahah on va finir avec la question qui fâche : allez-vous rester en france ou songez-vous vous exiler en Bretagne par exemple ?
- Alors là je vais être très claire : si Little Gouda repasse en 2017 moi je me casse de France, direct, quoique je vis déjà à l'étranger, dans le Tarn, alors ça changera pas grand-chose pour moi. Mais parlons plutôt du gratin de rutabagas si vous voulez bien.

La suite ici

mercredi 19 décembre 2012

Une femme


« C'est une femme qui raconte sur son blog par le menu sa petite vie de merde dont tout le monde se tape, qui la raconte sans aucun talent, sans une ombre d'esprit, sans aucune idée de la syntaxe, sans aucune connaissance de la grammaire ni de l'orthographe, avec ce ton propre aux dégénérées qui ont plus de quarante berges mais qui pensent que pour être intéressantes et sympathiques il faut s'exprimer comme leur fille à peine adolescente.
C'est une femme qui photographie tout, son mari, ses gosses, sa sale gueule décrêpite, ses murs, ses casseroles, son néant qu'elle tente vainement de peupler par des considérations qui feraient pâlir de honte madame Michu.
C'est une femme qui ne sait qu'attendre être aimée, dont chaque geste, signe, parole, crie sa fatuité au monde en espérant recevoir une manifestation de considération - mais personne n'est aimé pour ce qu'il est, pauvre fille attardée, mais pour ce que l'autre peut y trouver ; n'ayant rien d'autre à donner que tes appels d'air tu crèveras dans un gouffre. Et quand rien ne vient ce sont les larmes, les cris, le visage nu de l'hystérie.
C'est une femme qui se pense investie d'une mission : le féminisme. Elle ne sait pas ce que c'est qu'être femme, alors elle le fantasme : sa chatte doit être un combat. Quand on ne jouit pas on saigne, c'est toujours un épanchement de gagné.
C'est une femme mauvaise, évidemment, qui pense que pour s'attirer la sympathie de quelques-uns il faut casser du sucre sur le dos des autres, quitte à se réjouir de l'effondrement d'un couple, d'une famille, d'une vie.
C'est une femme dont je tairai le nom et à qui je ne briserai rien : ma haine est loyale. »

Tugan Ciolineski, "La fin du monde n'aura pas lieu", p.324

samedi 27 octobre 2012

Au nom de la Mère



- Chacun son hobby.
- Quel est le vôtre ?
- Ressusciter.

Ce n'est pas tous les jours que l'on peut assister à un duel entre les avatars putatifs de Jésus-Christ et Lucifer.
Avatars car fils non du Père mais de la Mère, en l'occurence "M" (on n'ira pas chercher loin les lettres qui devraient suivre ...), chef du MI6, célèbre agence de renseignements et d'espionnage britannique.
James Bond et le méchant de ce Skyfall prodigieux se livrent une bataille que l'on pourrait qualifier de fraternelle : tous les deux maltraités par M, mais l'un (Silva, jubilatoire Bardem) dont "Maman" (comme il l'appelle avec cette ironie des fils déchus qui est leur seul moyen d'exprimer leur sincérité) a « voulu rendre son passé aussi inexistant que son avenir », tandis que l'autre a été victime de l'intransigeance maternelle au début du film : en ordonnant à sa coéquipière de tirer sur un adversaire de Bond avec lequel ce dernier se battait sur un train, M s'est rendue coupable : Bond a reçu la balle et failli en mourir - c'est effectivement en ressuscité ( mais non rappelé par sa mère) qu'il va se présenter devant elle en une scène crépusculaire à souhait. Mais M va le réintégrer (tout le monde le croyait mort) malgré ses défaillances (Bond est un être qui souffre et qui faillit dans ce dernier épisode) dans le MI6.
Silva, lui, va vouloir se venger de "Maman", M qui l'a désavoué et fait empoisonner car le mauvais fils est allé trop loin dans une mission de son seul gré, et six membres du MI6 ont failli périr.
M est d'ailleurs elle-même mise à rude épreuve : le gouvernement britannique lui reproche d'être responsable de pertes humaines, ce qui nous vaudra une scène sublime d'audition de M devant une ministre et divers représentants du gouvernement qui se ponctue par un montage parallèle où l'on entend M dire un poème de Tennyson (où il est question d'issue dans l'obscurité, et de menace non visible en pleine lumière) et où l'on voit Bond et Silva venir à elle.
Car dans un monde où l'on parvient à pirater les ordinateurs du MI6 en demandant à M de façon récurrente de se souvenir de ses pêchés, on ne peut plus chercher l'ennemi : il faut le faire venir à soi en s'extrayant soi-même de son monde désormais infiltré - et c'est en cela que Skyfall est un grand film réactionnaire. Pour pouvoir se retrouver enfin face à Silva dans un endroit que ce dernier n'aura pas choisi, il faut troquer la voiture moderne balisée pour reprendre la vieille Aston Martin que l'on croyait disparue avec Sean Connery, il faut oublier Londres et revenir dans sa maison familiale sur laquelle veillait un vieux monsieur « avant même que tu sois né, James » ; pour se raser il faut un rasoir à l'ancienne, une bonne vraie lame que sa coéquipière pourra vous passer sur la peau, sinon ce n'est pas bandant, etc.
Dans un monde où se battre pour la Mère devient un enjeu vital il n'est pas de place pour l'attachement à une femme et Eros ne peut exister que sous la forme de Thanatos : la James bond girl de ce film n'a quasiment aucune place mais est d'une puissance érotique vertigineuse lorsqu'on la voit la lèvre tuméfiée, les mains ligotées et les seins à demi-dévoilés dans toute leur opulence par un tabassage que l'on devine : la menace ludique initiée par le rasoir manipulé par la coéquipière sera mise à exécution par le corps meurtri de la James Bond girl sur la tête de laquelle Silva posera un verre de whisky - le défi est lancé à Bond : tu sais tirer, tire le premier, dézingue le verre. Bond échoue. Silva réussit : le fils déchu tire mieux que le fils prodigue, il l'a baisé (« pour tirer je te prends quand tu veux », lui susurre-t-il d'ailleurs à l'oreille avant de tirer) ainsi que sa conquête.
Cela se finira donc en Ecosse, et comme il se doit dans une chapelle, après que la maison familiale fût devenue un brasier gigantesque.
M a été blessée au ventre (il n'y a pas de hasard) par un des sbires de Silva, ce dernier la prend dans cette chapelle, lui fait tenir son arme, la braque sur sa tempe à elle et pose sa tête à lui contre sa tête à elle joue contre joue et lui dit de tirer, car elle seule le peut, qu'elle les tue donc tous deux d'une seule balle - à défaut d'avoir pu partager leur vie qu'ils partagent leur mort. Bond arrive et tue Silva en lui jetant un poignard dans le dos : Bond a perdu. Silva est certes mort mais avec honneur, Bond reste vivant en tuant par derrière - le cynisme du pragmatisme entrevu plus tôt dans un musée où un jeune homme qui se révèlera être un coéquipier important de Bond lui demandait ce qu'il voyait dans un tableau devant eux (« moi je vois deux bâteaux ») se manifestera pleinement dans ce geste. Mais oui, Silva gagne, et au carré : même si c'est dans les bras de Bond en une pieta inversée et renversée, M mourra.

mercredi 19 septembre 2012

"Beuche tu fais gaffe à la récrée"




Cela dit, ne vous exagérez pas son mauvais effet, Monsieur. Vous en jugez en habitué des grands partis traditionnels et d’après des personnes qui le sont aussi. Le parti de l’In-nocence n’a jamais prétendu être cela. Souffrez que nous soyons autre chose. (Renaud Camus à un intervenant du PI)


Le parti de l'In-nocence n'a jamais prétendu être cela.
Tu m'étonnes ...

En 2009, découvrant ce "parti", je ne pus m'empêcher de faire part à Renaud Camus de mon scepticisme quant à la véritable nature de celui-ci en demandant sur le forum de la SLRC s'il était un véritable parti. Camus répondit alors par un de ces jeux sur les registres de langage dont il est coutumier et qui me fit penser que ma question n'était pas dénuée de sens.
La lecture de l'oeuvre de Camus et des communiqués du PI confirma en moi cette impression : le PI n'est absolument pas un parti politique, quelles que puissent être les velléités de son président. Mais une partie de son oeuvre qui ne lui survivra qu'en tant qu'oeuvre - et c'est ainsi qu'il le veut.

Didier Bourjon a raison et, partant, il a tort.
Il lit Camus, il partage pleinement ses opinions politiques, il voit le mot "parti", puis celui de "politique", il se dit, tiens, je vais m'engager dans ce parti puisque j'y crois. Et puisque j'y crois, je vais faire de la politique, moi, "qui sent la merde mais pas trop" comme dirait l'autre, foutre les mains dedans, mordre, attaquer, agir, manoeuvrer. Sauf qu'il a tort : faire de la politique écoeure Renaud Camus.

Le PI aura été pour Renaud Camus le terrain d'expérimentation du communiqué politique, comme les backrooms l'auront été de ses tricks, et la vie au quotidien celui de son journal.
Un écrivain fait de la politique par rigueur syntaxique, disait-il il y a quelques jours à un de ses interviewers.
C'est cela, le parti de l'In-nocence, pour son fondateur et président : un exercice de style. Mais un exercice de style, pour un écrivain aussi exigeant que lui, n'est pas une anecdote, un loisir, un passe-temps, non : c'est un motif de toute une vie, une épreuve obligatoire, une condition sine qua non du métier d'écrire cette enquête sur ce qu'est vivre aujourd'hui.

Et vivre aujourd'hui, pour Renaud Camus, c'est se faire quitter. Se faire quitter par ses éditeurs, quelques-uns de ses amis, ses affidés du PI ...
Renaud Camus est arrivé à une impasse : le PI loin de le servir littérairement désormais l'assèche. Partir ? Non. Se faire quitter.
D'aucuns trouveront le psychodrame se jouant ces dernières heures sur le forum du PI lamentable. Il y a de cela, mais je suis pour ma part très ému par Renaud Camus.
Un point, un seul point, le point originel, avec lequel on ne transige pas : la courtoisie - l'in-nocence, dans les rapports avec les autres intervenants. Tu y déroges ? je te réprimande. Tu protestes ? Je menace de démissionner, je mets un extrait de mon journal du jour, sans moi le PI n'est plus rien (ce qui est on ne put plus vrai, et pour cause), tu es un névrotique, en toute in-nocence hein, et vous tous, vous tous, là, qui ne m'avez pas soutenu, vous êtes tels les apôtres sur le mont des oliviers, je vous demande de veiller avant que je me fasse tuer mais vous dormez, je me battrai seul, seul, seul, avec mes pauvres armes.

Christique Renaud Camus qui, tel son Christ de Théatre ce Soir, n'est pas à sa place dans cette maison, et se cogne partout.

Je n'ai aucun avis sur le fond de cette affaire, ignore parfaitement si l'incriminé Bourjon est si fautif que cela, et je ne sais que trop à quel point Camus peut être injuste et même cruel envers ceux qui l'ont aimé.
Mais cette souffrance qu'est la sienne, souffrance de celui qui se sait (peut-être sans se le dire) au pied du mur, souffrance de celui qui se retrouve seul là où il a tout créé, m'émeut grandement.
Gageons que c'est la souffrance de celui qui va connaître la rédemption - en l'occurence que son oeuvre trouve un second souffle, après les très médiocres volumes 2009 et 2010 du journal.


samedi 2 juin 2012

Sur la route



Voyager en bus, surtout lorsque c'est pour se rendre au bureau, comme on dit, est une chose désagréable. Vous n'avez pas de place pour vos épaules, vous n'avez pas de place pour vos jambes, vous n'avez pas de place pour laisser s'échapper vos rêves qui pourraient vous faire humer l'air des vastes collines.
Le type qui est venu s'installer à côté de moi puait. Ce qui rend ses congénères insupportables c'est leur odeur. On pourrait à la limite tolérer leur suffisance, leurs gueules au mieux insignifiantes, leurs raisonnements ineptes, leurs gestes sans grâce, leurs démarches sans charme, leur lourdeur, même, on pourrait s'en accommoder. Mais leur puanteur, non, jamais. Il ne me faut que des jeunes femmes fraîches dans mes parages. Je ne les touche pas, je ne leur parle pas, je ne leur fais aucun mal - mais au moins je peux les renifler. Tout sent bon chez une jeune femme fraîche ; quand elle devient faisandée c'est bon à jeter - mais passons.
Il suintait de graisse et de pisse par tous ses pores, le type à côté. J'aurais encore préféré le voir nu - il aurait été tel qu'en lui-même, au moins, au lieu de vouloir retenir sa laideur en des vêtements même pas laids. J'avais beau me plaquer contre la vitre ses bras velus m'offraient en gage d'indifférence la sueur de sa décomposition. Il respirait fort. Le drame avec l'humain c'est que sa puanteur ne lui suffit pas : il faut que s'y ajoute le bruit de son souffle d'agonisant perpétuel. Il ne savait pas non plus rester immobile. Ses couilles devaient coller dans la macération de son jus d'entre-cuisses. Le bus démarra. C'est inconfortable, un bus, on ne le dira jamais assez. Il faut bien comprendre la chose. La compression, la puanteur, la moiteur, le bruit, et maintenant les vibrations. Et je n'aime pas être à la place d'un gode quand je ne choisis pas mon trou du cul.

Je me souviens parfaitement du moment où il est mort. Les spectateurs n'ont pas pu voir ça, mais moi je l'ai très bien senti. Après un énième coup de poing dans sa gueule j'ai senti un os de sa nuque se fracturer - c'en était fini. Il n'y eut alors plus aucune résistance. Les yeux partirent - c'est très impressionnant, et très beau, de voir des yeux partir ainsi vers leur orbite. Retournez donc dans votre berceau, doux et suaves globes ! Que la révulsion soit votre linceul, le vertige votre insubmersible tombeau ! Je ne me suis pas arrêté de cogner pour autant. La mort ne suffit pas : c'est l'ivresse de l'anéantissement qu'il nous faut chercher dans la quête inextinguible de notre âme lasse. Il avait tellement grogné pendant son trépas, son attitude était si peu digne, la mort ne peut donc pas être pudique parfois bordel ?!
Quand mes poings finirent par s'enfoncer dans le néant de son être disparu je me tins droit et tentai de reprendre mon souffle.
Hélas il puait encore plus mort que vivant. Je voulus me soulager en lui pissant dessus mais le regard d'un enfant, au loin, m'arrêta : j'ai moi aussi été un enfant en quête de pudeur. Ma queue resta dans son écrin et, redevenu enfant moi-même, je m'écroulai sur mon cadavre adoré et dans une étreinte d'une innocence fiévreuse enfouis mon nez dans son crâne.
Dormir, enfin.

vendredi 1 juin 2012

Un matin



Ce matin un pigeon s'est précipité sur mon visage ; refusant que son bec me transperce je l'ai tué de mon poing. Aussitôt qu'il fut sur le bitume il avait parfaitement l'air d'être un pigeon mort comme tous les pigeons morts qui peuplent nos sols. Je l'ai ramassé, le pigeon.
Petit pigeon mort, pourquoi t'es-tu précipité ainsi sur moi, moi qui ne t'avais pourtant jamais rien fait, moi qui ne te voulais aucun mal, moi qui marchais tranquillement les poings fermés dans cette ville en entendant des enfants hurler autour de moi, pourquoi, petit pigeon, pourquoi, mort, mort comme tous les pigeons morts auxquels tu ressemblerais tant si le regard empreint de tendresse que j'ai pour toi ne te distinguait pas de la meute de cadavres que tu vas bientôt rejoindre, petit pigeon mort de merde, qu'as-tu voulu faire en me menaçant ainsi, moi qui marchais seul tranquillement ce matin au milieu des enfants qui hurlent et que j'entendais et que je ne voyais pas, petit pigeon mort tu ne saignes pas et vois, mes lèvres s'abaissent sur toi en un dernier hommage et tu n'entends pas, petit pigeon mort, pendant que je t'embrasse en une ultime communion, les enfants autour de nous qui hurlent, tu ne saignes pas, ton bec est froid, je ne sais même plus si c'est toi, petit pigeon mort, ou un de ces pigeons morts qui ressemblent tous aux autres pigeons morts qui finissent par te ressembler, et les cris des enfants se joignent à ton indifférence dans mon poing fermé, petit pigeon mort, poing fermé un matin dans une ville au milieu d'enfants hurlant et ton sang coule le long de mon bras et ma chair entre dans ta chair, mes ongles raclent tes petits os, ton bec n'est plus rien, l'épiphanie hurlante nous berce du souvenir de ton ascension vers mon visage et ma mort par toi souhaitée je la tiens dans mon poing serein fermé.
Que s'envolent tes plumes, que dans la mort se taisent les enfants, que résiste mon âme.

lundi 14 mai 2012

Je crie vers Toi

La crucifixion. La nôtre, celle de notre humanité, de notre société, celle du Christ. L'abandon. Nous, aujourd'hui, tels qu'en nous-mêmes et notre perte. La grâce. "Père ! Pourquoi m'as-Tu abandonné ?"

Préface :

  Peut-être vit-on actuellement la période la plus contradictoire et la plus paradoxale de notre civilisation : tout s’oppose en faisant corps, corps difforme, corps hypertrophié, corps atomisé – mais corps quand même. Les réactionnaires sont les premiers à profiter du progrès des outils de communication pour accroître leur auditoire, les anti-libéraux bénissent Steve Jobs, et tout à l’avenant. 
C’est dans ce corps-gouffre, ce corps aspirant, que j’ai rencontré Sébastien Salamand – un type qui montre des faux clowns dans un faux cirque pour montrer l’homme d’aujourd’hui ne pouvait que me plaire, d’autant plus lorsque son regard est mansuétude et beauté. Quand il m’a proposé d’écrire des textes pour cette fresque catholique, j’ai vu les cieux d’internet s’ouvrir – un autre corps existe. 
C’est ce corps que j’ai voulu, ici, révéler. Loin de moi l’idée d’avoir voulu faire une hagiographie – c’est à la contemporanéité de la Passion du Christ et de quelques éléments du christianisme, en ce qu’ils peuvent nous éclairer, voire nous sauver, que j’ai voulu m’atteler. 
Puisse la confrontation de mes textes avec les photographies du Turk, par ce que ces dernières montrent de tendresse et de couleurs hurlantes, se joindre au grand cri de l’humanité depuis sa Chute – Père ! Pourquoi m’as-Tu abandonné ? 
Dieu nous entende.

Textes : Pascal Labeuche
 Photographies : Le Turk
Maquette : Anne Charrin

 Ce livre auto-édité est un livre à double sens (un côté photographies un côté textes), papier glacé de très bonne qualité, dos à spirales,  20 X 32cm, il fait aussi office de catalogue d'exposition de la fresque éponyme du Turk pour le festival européen de la photographie du nu d'Arles (12-20 mai 2012), fresque qui sera ensuite à admirer à la galerie Mazel à Bruxelles..