Ilumina oculos menos, nequando obdormiam in morte : nequando dicat inimicus meus : Praevalui adversus enum.







mardi 3 février 2026

A propos d'une incartade

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Nous sommes le dimanche de Pâques, le 19 avril 1981. Cioran souffre. Il écrit à une certaine Friedgard Thoma avec qui il entretient une relation épistolaire depuis environ quatre mois et qu'il a rencontrée trois jours avant.
« J'ai pensé à vous et à tout ce qui aurait pu se passer jeudi soir ... si vous n'aviez pas résisté. »
Car elle a résisté, en ce Jeudi Saint, « pendant ces maudites fêtes de Pâques », provoquant chez notre pauvre Emil « un cafard terrible, aggravé par des maux de tête. » Même que « Le ciel était anormalement bleu». Il fait (nous sommes samedi) une promenade inutile, veut entrer dans une église et ne peut y entrer, achète un livre sur les trappistes et ne peut le lire. Réveillé tôt le lendemain, jour de l'écriture de sa missive, « c'est là que le supplice a commencé ».
Friedgard a résisté.
Sans doute l'appelle-t-il au téléphone, objet dont il avouera le 21 juin qu'il lui fait croire au progrès : « Et puis tout de suite je peux entendre votre voix. » Alors après, pendant plus d'une heure, les scènes les plus intimes se déroulent dans son esprit, avec une telle précision qu'il doit se lever pour ne pas devenir fou.
Nous savions depuis Syllogismes de l'Amertume que Cioran considérait les seins comme deux continents de la mort, nous savons dorénavant qu'il n'aurait pas refusé l'entre-cuisses de Friedgard comme son mausolée : « Nous avons trop discuté et je n'ai clairement compris mon attachement sensuel à vous qu'après avoir admis au téléphone que je voudrais enterrer ma tête sous votre jupe, pour toujours. »
Mais il faut dire que le bougre a une curieuse façon de faire la cour ! Jugez-en plutôt : « Vous avez été un peu effrayée quand j'ai parlé d'une inclinaison perverse pour votre corps. Pervers n'était pas le mot juste ; je voulais dire piquant [scharf]. » Il tente alors de la rassurer : « Je suis bien normal ; mais les états intenses exigent des expressions non naturelles. » Je ne sais pas vous mais, moi, je ne peux m'empêcher d'être hilare devant pareille justification - et ému. Emil a soixante-dix ans, il est plus désabusé que jamais, la vie avec Simone ne semble pas particulièrement épanouissante (il n'en parle jamais dans ses Cahiers, il ne l'évoque dans ce choix de lettres que pour évoquer un cancer dont ils ont eu peur qu'elle l'eût), une admiratrice faisant la moitié de son âge lui exprime toute son admiration énamourée - et elle résiste lors de la première rencontre : « Je crois (peut-être que je me trompe) que j'aurais été moins obsédé ce matin si vous aviez été plus gentille avec moi. » Voilà, tout s'explique (cet emploi de gentille est fabuleux).
Emil est en couple, Friedgard est en couple, la vie n'est pas facile. Mais, à la prochaine rencontre (trois jours chez elle à Cologne), sa "chère Tzigane" ne résistera pas. Il lui écrit le 10 mai :
« Depuis que j'ai été chassé du paradis, je pense à vous à chaque seconde et ne peux penser à rien d'autre. (...) Après tant d'années, je ressens de nouveau l'envie de boire. Comment un sceptique professionnel comme moi en est-il arrivé à une attitude aussi peu sceptique ? (...) J'ai osé me croire encore plus détaché que Bouddha, et maintenant je suis puni pour mes illusions. J'ai trop joué la comédie de la sagesse. Il fallait y mettre un terme et vous y avez contribué. Votre hospitalité a été incomparable. »
Après le manque de gentillesse, l'hospitalité incomparable : nous sommes soulagés, Cioran va pouvoir continuer à déprimer tranquillou - car le bonheur, voyez-vous, c'est trop pour un Cioran. Dans une lettre du 12 mai il lui écrit ceci :
« Je ne comprends pas ce que je cherche encore dans ce monde où le bonheur me rend encore plus malheureux que le malheur. »
Il pleure encore quelques semaines, fait part à sa dulcinée qu'il aimerait pleurer sur une île déserte avec elle, qu'il souffre d'être seul, qu'il souffre de ne plus pouvoir l'être, qu'il souffre de ne l'être plus, jusqu'au 24 juillet :
« Une souffrance, non, un martyre impérieux. Après plusieurs années de morbidité, la musique et la poésie sont revenues dans ma vie grâce à vous. le danger est immense - par chance.
Je vous remercie. »
Est-ce la dernière lettre de Cioran à sa maîtresse je ne sais, mais c'est en tout cas la dernière qui lui est destinée à faire partie de ce recueil. Après un trou de près de deux ans Cioran n'écrira plus que des lettres brèves, formulant la plupart du temps un refus.
Cioran sera revenu de tout, et du Bouddha et de l'amour.
Le 13 juillet 1986, à Arsavir Acterian :
« Le spectacle de la mer est plus enrichissant que l'enseignement du Bouddha. »
Le 8 août 1986, à Fernando Savater :
« J'ai jubilé quand, dans ma jeunesse, j'ai lu dans Voyage au bout de la nuit que l'amour était l'infini à la portée d'un caniche. Qu'est-ce qu'on peut encore y ajouter ? »
Lui n'y ajoutera rien et terminera sa correspondance le 7 janvier 1991 par cette phrase à Cornelius Hell :
« Je n'ai pas envie d'être actif, je suis un homme fini. »
Quelques mois plus tard Alzheimer, les violettes apportées par Matzneff dévorées, la mort en 1995, Simone noyée.

lundi 2 février 2026

Un kinésitérapeuthe, Picard et moi

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Où que ce soit, qui que ce soit, la caissière picardienne, au moment de scanner le premier produit, ne manque jamais de dire au client cette phrase qui ne manque jamais de m’interloquer :
- Vous avez trouvé tout ce qu’il vous fallait ?
À part un « mh-mh » aussi concis que consterné je ne vois pas quoi répondre, et c’est ce que je réponds avec un sourire forcé et un hochement de tête aussi léger que furtif.
« Qu’est-ce que ça peut vous foutre ? » est ma première impulsion je l’avoue, mais mon éducation m’empêche de la formuler.
« Et si jamais ce n’était pas le cas que pourriez-vous y changer ? Par ailleurs cela vous perturberait-il ? » est très tentant, mais impliquerait une discussion trop longue.
« Non », un NON lapidaire me titille parfois, par esprit taquin, avec un sourire farceur, pour voir la réaction de la caissière tout en lui faisant comprendre une sorte de connivence : ni vous ni moi ne sommes dupes, tout le monde s’en fout n’est-ce pas ?
Mais c est au fond de la compassion que j’éprouve ; ce doit être infernal de répéter cent-cinquante fois par jour avec le sourire une question aussi longue que :
- Vous avez trouvé tout ce qu’il vous fallait ?
Car on ne trouve jamais tout ce qu’il nous faut - et d’ailleurs qu’en savons-nous, de ce tout qu’il nous faut ?
 
Mais c'était sans compter qu'aujourd'hui un pas fut franchi, dans le même Picard, vers un souci ("y a pas d'souci !" si, y en a un) envers le client qui confine à la plus pure intimité tout à fait incongrue au milieu des congélateurs, des tortillas et des nounours en chocolat.
C'est ainsi qu'un jeune caissier, tandis que je lui tendis un sachet de filet de colin, me lança :
- Tout s'est bien passé ?
Le caissier du Picard ne se soucie donc plus seulement de savoir si le client a trouvé tout ce qu'il lui fallait, il lui faut maintenant savoir, au caissier du Picard, si, pour l chaland tout s'est bien passé, si la visite s'est bien déroulée, si l'air n'était pas trop frais entre les rayons, si les couleurs des étiquettes n'agressèrent pas trop son regard, si le bruit de ses pas sur le carrelage était assez doux, si la profusion des plats préparés a suffisamment émoustillé son désir sans trop le frustrer, si la promesse d'un plaisir gustatif peut être tenue, si sa dépression va pouvoir grâce au rayon pizzas être sur le chemin de la rémission, si le salut de son âme va pouvoir être accordé par les sorbets et cônes glacés, que sais-je encore.
Il y a chez Picard une obsession pour la totalité. Trouver tout ce qu'il faut, tout s'est bien passé, quelle sera la prochaine étape ? Nous avons pu apporter tout ce qui manquait à votre vie ? Oui, j'attends cette question, la seule, l'ultime qui leur reste à poser au client amateur de produits surgelés.
 
Ce qui manque à la mienne, de vie, c'est un peu plus de sobriété et de professionnalisme lorsque je fais appel à des professionnels, qu'ils vendent des filets de colin ou qu'il soient professionnels de la santé, pour employer l'expression consacrée.
Ainsi des kinésitérapeuthes.
Cela peut faire très mal, une discopathie dégénérative qui a atteint quatre cervicales, sept dorsales et la totalité des lombaires jusqu'au sacrum. Un kinésitérapeuthe, dans ce cas, apparait comme une solution possible - il n'y en a pas cinquante.
- Tu as ta carte vitale ?
Cela ne faisait pas cinq secondes que nous nous connaissions, le kiné et moi. Devant mon regard qu'il dut interpréter (à juste titre) comme réprobateur, il eut ce bijou de tact :
- Ça te dérange pas que je te tutoie ?
J'ai préféré, dix séances plus tard et les douleurs et blocages toujours invalidants, en rester là avec ce jeune homme.
Cela ne suffit plus de souffrir, de devoir s'en remettre à un professionnel de la profession, de payer une mutuelle, de cotiser pour la sécurité sociale, de patienter des semaines pour obtenir un rendez-vous - il faut en plus subir la sympathie forcée, c'est-à-dire le comble de la muflerie, j'ai nommé le tutoiement.
Toucher quelqu'un qui soufre pour le soulager, à défaut d ele guérir, demande pour chacune des deux parties le plus grand tact - mais désormais celui qui est supposé savoir ne se cache plus de son pouvoir : tu me paies, je sais te guérir, et comme je suis sympa et qu'on va bien s'entendre je te tutoie.
Mais ça te dérange pas, hein ?

"Eh Papi ! Tu veux que je t'allume la télé ? Ca te dérange pas que je te lave les couilles ?"
Est-cela que je suis condamné à entendre, dans quelques décennies, dans quelque Ehpad ?

En attendant, je préfère encore aller à Picard.

samedi 31 janvier 2026

A propos des Linceuls, de David Cronenberg

 Les linceuls" de David Cronenberg : un film sur le deuil moins émotionnel  que parano - CHAOS

Comment, dans un monde en voie de désincarnation accélérée par la technologie, continuer à vivre après la mort de l’être aimé ? En utilisant la technologie pour voir le corps de l’être aimé continuer sa vie, c’est-à-dire sa putréfaction. Fascination morbide ? Pas du tout : moyen de consolation. « Ça me réconforte » répète un Vincent Cassel rendu sosie de Cronenberg.
Les corps, plus personne n’en veut. Les écologistes prônent l’incinération des corps, l’IA les mime, le cancer les ampute. Or, le corps de la femme aimée est pour son mari le seul endroit où il aimait, de son propre aveu, vivre : l’ouverture au monde. Or le monde tel qu’il va est paranoïde, schizophrénique, le complotisme règne avec en son sein, comme de droit et fatalement, la vérité, la vérité impossible à trouver, la vérité impossible à croire, la vérité qu’il est vain d’aller chercher ailleurs que dans les corps (c’est sans doute le grand paradigme de toute la filmographie cronenbergienne). Et ce sont les apparitions oniriques de la femme morte, mutilée, balafrée (bonjour Crash), ravagée par le cancer, dont les os se brisent durant le coït dans une scène d’une dureté à la limite de l’insoutenable et d’une bouleversante beauté. Et c’est le recours à la gémellité (bonjour Faux-Semblants) pour tenter vainement de pénétrer à nouveau la défunte (alors on fait ça avec sa sœur incarnée par la même actrice). Et c’est la voie de l’étrangèreté, avec la Coréenne qui finira par porter les stigmates de la défunte – aucune issue possible, pas même celle consistant à revêtir le linceul high-tech (une véritable chrysalide) dans un plan superbe.
L’impression hallucinante que laisse ce film au spectateur est due en grande partie à ce que la filmographie de son auteur conduit inéluctablement à celui-ci, en phase parfaite avec l’évolution du monde – et seul un grand artiste qui a eu le courage de jeter un œil sous la terre pouvait à ce point nous montrer la réalité de ce qui se joue dessus.
Sortie retardée d’un an, programmation dans peu de salles, nous étions, ma femme et moi, seuls dans la salle le lendemain de sa sortie : Les Linceuls est d’ores et déjà un bide commercial assuré.
Le monde n’a pas envie de se regarder tel qu’il est.
NB : on notera la laurapalmerisation de l’assistante IA qui, lorsqu’elle aussi délire, se retrouve dans la Black Lodge, rideaux rouges inclus. C’est une idée magnifique et un hommage qui ne manque pas de nous émouvoir.

A propos de Maniac

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C'est l'histoire d'une filiation et d'une sidération.
Paul Ehrenfest, physicien du début du XXème siècle, voit par sa deuxième loi de thermodynamique que l'entropie de tout système clos ne peut qu'augmenter. Ce système clos sera sa vie, à laquelle, conformément à cette loi, il mettra fin d'une balle dans la tête le 25 septembre 1933, après avoir tué son fils trisomique. La vision purement mathématique des physiciens quantiques l'exaspérait et le révulsait.
Le mathématicien John von Neumann, quant à lui, était convaincu que tout ce qui était vivant pouvait être modélisé selon les mathématiques, non seulement expliqué, mais créé, une nouvelle vie, de nouvelles créatures pouvaient être engendrées par les mathématiques. C'était d'ailleurs pour lui la seule forme de vie possible pour l'avenir - après le projet Manhattan auquel il a activement collaboré et l'explosion de la bombe H aux îles Marshall le 1er novembre 1952 (500 fois plus puissante que Little Boy), il était certain pour lui (et ses acolytes) que c'en était fini de l'humanité, ce qui, plus que le troubler, le confortait dans son obsession d'engendrer une filiation d'êtres arithmétiques, des nombres qui s'auto-engendreraient et vivraient leur vie propre, prenant forme dans des sondes propulsées à la vitesse de 5% de la vitesse de la lumière, en six millions d'années ces nombres-machines coloniseraient notre galaxie, et au-delà, et pour ça il conçut le MANIAC, dans les années 40 et 50, ancêtre de l'IA, et qui allait mourir avec lui, dans sa chambre ultra-sécurisée de l'hôpital militaire du Walter Reed Army Medical Center. Ce MANIAC, il lui parlait très doucement et affectueusement. Sa volonté suprême ? Que ses enfants de nombres et de bits se souviennent qu'il fut leur créateur. « Les hommes des cavernes ont créé des dieux. Pourquoi ne pourrions-nous pas faire la même chose ? »
Et comme de vrais enfants, pour les aider à apprendre, il leur faudrait d'abord apprendre à jouer.
Le plus grand champion du jeu de go (jeu réputé le plus complexe au monde) de notre ère, le sud-coréen Lee Sedol, littéralement imbattable, accepta une quintuple confrontation, du 9 au 15 mars 2016, avec le programme d'IA AlphaGo conçu par un ancien joueur d'échecs, Demis Hassabis. Sedol perdit 4-1. Sedol perdit 4-1 face à un programme d'IA conçu par des gens qui ne connaissaient rien au jeu de go, à qui l'on n'avait pas appris le jeu de go, seulement à jouer contre lui-même des millions de fois. Et il y eut ce 37ème coup lors de la deuxième manche. Ce 37ème coup était de l'avis des experts de jeu de go impossible, impensable. Il sidéra tout le monde, à commencer par Lee Sedol. Lui qui estimait que celui qui verrait l'univers et ses infinies possibilités dessiné par le jeu de go ne pouvait être que Dieu lui-même vit alors, à ce 37ème coup, que Dieu jouait contre lui. La beauté du coup le laissa de longues minutes dans une extase terrifiée. Il prit sa retraite un an après, à l'âge de 36 ans. « Même si je deviens le meilleur que le monde ait jamais connu, il y a une entité qui ne peut être vaincue. »
Peu de temps après, Google DeepMind, propriétaire d'AlphaGo, perfectionna le système, et le dépouilla de tous ses savoirs - les millions de parties jouées contre lui-même, ne lui laissant que sa carcasse, dans le but de créer une IA plus puissante et générale, et n'aurait plus aucun appui des connaissances humaines. Jamais IA ne fut plus puissante que coupée de tout lien avec l'humanité.
C'est l'histoire d'une filiation, d'une sidération, et d'une tristesse infinie.
La nôtre.
Roman polyphonique donnant voix au chapitre aux humains qui vécurent de près cette aventure démiurgique, MANIAC est un chef-d'oeuvre. Un des derniers chefs-d'oeuvre humains, peut-être.
Benjamín Labatut espère-t-il que l'IA se souviendra de lui ?

A propos de Licorice Pizza

 Licorice Pizza" de Paul Thomas Anderson : "Un film vraiment merveilleux et  jubilatoire" | France Culture

Explorant toujours la nature du lien entre deux êtres (destructrice dans There will be blood, manipulatrice dans la dialectique du maître et de l’esclave dans The Master (je précise que je ne l’ai pas encore vu, je suppose, donc), pervertrice dans Phantom Thread, et donc aussi tenue qu’innocente dans Licorice Pizza. Je ne vais pas y aller par quatre chemins : ce film est un de ceux que je citerais si l’on me posait la question de savoir ce qu’est pour moi le cinéma : pas juste une image, pas une image juste, aucune pdéfinition – je montrerais Licorice Pizza (et There will be blood et Phantom thread d’ailleurs). Ce n’est qu’une banale histoire de chat et de la souris entre un ado et une jeune femme à Los Angeles en 1971. Et c’est un film qui montre ce que peut le cinéma : filmer ce lien. Combien y a-t-il de films dont les travellings montrent, disent, font sentir autant ? Le travelling comme acte d’insouciance comme de résistance (c’est la crise, il n’y a plus d’essence, vaille que vaille, on court le sourire aux lèvres entre les bagnoles qui font la queue en route vers la poursuite de son business dans un travelling sublime au chant de David Bowie), insouciance comme élan vital et force de vie, de l’Eros qui traverse tout le film comme nous sommes traversés par les amples mouvements de caméra qui suivent ces jeunes qui courent, ils n’ont pas de temps à perdre, dans ce paradoxe sublime du désir d’être « cool », cool comme on rêvait d el’être dans les années 70 probablement, pas ce cool à la vas-y-comme-je-te-pousse, non, ce cool à la Paul Newman par exemple, ce cool séducteur, cette séduction omniprésente sans aucune scène, aucun plan de sexe – « Il y a trop de scènes de sexe au cinéma aujourd’hui » dira notre jeune héros en guise de programme ; et la jeune femme lui montrera ses seins par condescendance autant que par envie dissimulée dans la banalisation du geste qui ne pourra faire l’économie d’un rituel, et dans ce geste elle sera filmée de dos, le visage émerveillé du jeune étant le pont de focalisation de notre regard. Eros, trop de sexe au cinéma, et cela donne la plus émouvante scène du film : fourbus, nos deux amoureux, qui ne se sont toujours pas embrassés, s’allongent sur un des matelas à eau qui fait le début de leur affaire. Elle s’endort, il la désire passionnément. Son ventre à elle, dénudé, nous est montré du regard du jeune homme : le jean desserré laisse entrevoir une douce promesse. Puis il met sa main droite au-dessus de sa poitrine à elle – au-dessus, il ne l’effleurera même pas – le corps de la femme aimée est sacré. C’est ce sacré, dans ce flot de liberté continue, qui me bouleverse tant.
Film sur une époque que PTA n’a pas connue puisqu’il venait de naître, Licorice Pizza n’est ni un hommage ni un motif de nostalgie – c’est un miroir de notre monde. Que devient-il, notre monde, pris dans ce miroir ?
Regardez Licorice Pizza

NB : j’avais commis une note sur ce film en sortant de sa projection en 2021 que je reproduis in extenso :

Bien sûr il aurait pu s'agir d'un chef-d'oeuvre d'insouciance, de légèreté et de virtuosité. Bien sûr il aurait pu s'agir d'une ode à la pulsion de vie, à la course joyeuse et à l'inconséquence allègre. Bien sûr il aurait pu s'agir d'un hymne à la jeunesse, à la grande Amérique, à la vie comme elle se vit quand on est en grande santé.

Et bien sûr Licorice Pizza est tout cela.

Mais il est surtout un film réalisé aujourd'hui par un cinéaste de cinquante ans qui a choisi de filmer une époque dont il ne peut avoir le moindre souvenir (ou si peu).

Il s'agit donc d'un film fantasmagorique qui, je le crains, ne parlera pas aux moins de 20 ans (qu'il est convenu je crois de nommer de cet affreux mot de "millenials" par opposition à ceux que le film montre dans leur jus, si je puis dire, à savoir les "boomers" (ceux qui comme moi sont nés entre 1970 et 2000 n'ont pas droit à ce genre de sobriquets, mais c'est une autre histoire)).

- Regardez donc la liberté dont nos aïeux jouissaient dans cette Amérique victorieuse ! semble nous dire tranquillement Paul-Thomas Anderson.

Il s'agit donc d'un film cruel.

Jamais je n'étais, de ma vie, sorti du cinéma avec autant d'angoisse, cette angoisse devant la perte inexorable, perte d'un monde que je n'aurai, comme son réalisateur, jamais connu autrement que comme une sorte d'acquis, je ne saurais le dire autrement, oui, un acquis, quelque chose quelque part dont on sait que c'était là et que ce sera toujours là, ces sixties et débuts seventies qui dans les années 80 étaient emblématiques d'un certain idéal de bonheur. Sauf que ça n'y est plus du tout, c'est juste du cinéma, l'écran devient noir et ce sont des visages masqués partout autour, pas des jeunes insouciants qui s'embrassent et se courent après, on ne court pas on fait la queue, la queue pour le pass, la queue pour les tests, la queue pour l'abattoir, chez PTA on ne fait pas la queue, on surgit comme le fou d'amant (mari ?) de Barbara Streisand pour remplir son bidon d'essence à la station-service durant le blocus pétrolier, on n'a rien à foutre de Me Too, on balance des mains au cul et les filles roulent des pelles au premier venu dans la rue, ça travellingue de partout, ça ne cesse de courir le sourire aux lèvres, des lèvres bien nues, contrairement aux corps qui de l'aveu d'un personnage "sont trop souvent nus dans les films aujourd'hui", le masque et le porno de nos jours, le sourire et les corps (courtement) vêtus dans ce fantasme de fantasme, on n'en a rien à foutre non plus des atermoiements des LGBT avec le majordome sorti tout droit de La cage aux folles, la crise n'existe pas, le 11 septembre n'arrivera jamais, à Los Angeles il fait beau et les affaires ne peuvent que tourner mais dehors il pleut, les rues sont vides, on s'apprête, masqué, au couvre-feu, ou au confinement, ou au déconfinement, ou à montrer son pass, on ne sait plus, et on a dépassé les 40 ans, on ne court pas, on se tient la main, il est impossible que cette époque immonde soit la dernière que l'on vive.)

 

NB (2) : Le film vaut aussi pour la mélancolie qu’insuffle PTA à son héroïne dans au moins deux plans fixes, mélancolie qui pourrait passer inaperçue, qui n’est en rien appuyée et qui en est d’autant plus bouleversante.
Alana discute sur le perron de la maison familiale avec une de ses sœurs. La lumière est celle d’un beau soir de printemps. Elles fument et la sœur est vaguement intriguée par la relation que son aînée entretient avec l’adolescent. Un silence se fait, les gestes sont languissants, le regard d’Alana est mêlé d’acceptation, de joie, d’incompréhension et d’une sorte de résignation – l’histoire d’amour n’a pas encore vraiment commencé (ses sentiments seront déclarés en voix-off lorsque le film se cloturera), mais c’est comme si elle savait déjà que rien ne dure.
Alana est assise sur le rebord d’un trottoir, à l’aube naissante, seule, après une nuit à devoir échapper à un fou furieux qui les pourchasse, elle, Gary et le frère de ce dernier (je passe les ressorts de cette intrigue secondaire). On entend alors le fou au loin alors qu’on le croyait loin. Alana baisse la tête, faute de pouvoir se cacher, totalement résignée pour le coup, et le passage de deux jeunes filles la sauve : le fou va les draguer et ne la voit pas. La caméra continue à filmer Alana, dont le corps entier exprime autant le soulagement que la lassitude, et encore une fois une sorte de résignation.
Cette résignation (peut-être faudrait-il trouver un autre mot) est d’autant plus émouvante qu’elle contraste totalement avec le caractère de la jeune femme : durant tout le film elle est très active, volontaire, déterminée, carriériste même. Et par ses deux plans PTA introduit l’intuition de la fatalité, du vieillissement, d’une sorte d’extinction. C’est superbe.

Hommage à un grand passeur

Peut être une image en noir et blanc de une personne ou plus et barbe 

 
Cette nuit, Philippe Boulier est mort.
Philippe Boulier, vous ne le connaissez sans doute pas. Il était chroniqueur et critique de comics sur You Tube via sa chaîne Comics Code. Il avait cinquante-cinq ans.
Son érudition, son éloquence, sa maîtrise de la langue française, son humour, sa simplicité, son intransigeance quant à la question (centrale, la seule importante finalement) du goût m'auront ramené à la lecture des comics. J'attendais ses vidéos avec gourmandise et les regardais, les revoyais, et les revoyais encore, avec délectation.
Contrairement à la quasi-totalité des autres you tubeurs il ne montrait pas sa tronche mais bel et bien ce de quoi il parlait, dans des montages aussi simples que professionnels - l'amour absolu qu'il avait pour le sujet dont il nous entretenait nous était offert. Rien n'était monétisé, sa chaîne n'était en rien sponsorisée, sa liberté était totale.
Pudique, il ne disait rien de sa vie. A peine, l'été dernier, a-t-il commencé à dire que le rythme de ses vidéos serait beaucoup moins soutenu, et à partir de la fin du mois d'octobre rien ne fut publié. Une maladie fut soupçonnée. Puis quelques posts furent publiés à la fin de l'année pour dire, sur un mode humoristique duquel il ne se sera jamais départi, que la chaîne n'était pas encore morte, et lui non plus. Dimanche dernier une nouvelle vidéo fut publiée, ce qui déclencha une vive joie parmi ses 4500 abonnés, et puis hier soir encore une autre.
Cette nuit, des dizaines de témoignages de joie furent publiés - Boulier était de retour en grande forme ! La nuit de sa mort, que nous apprîmes ce matin, seuls devant notre écran devant lequel nous pleurons un mort que nous n'aurons jamais connu et envers lequel nous ne pouvons exprimer notre tristesse inconsolable et notre reconnaissance que par de malheureux et vains commentaires, perdus qu'ils seront, perdus que nous sommes, dans la splendeur et l'inanité des écrans qui gouvernent, pour le meilleur et pour le pire, nos vies.
 
Voilà ce que j'ai écrit jeudi dernier.
Aujourd'hui, deux jours plus tard, je me sens terriblement seul.
Ma lecture de comics n'a plus le même goût.
Ah tiens je vais lire ce Daniel Warren Johnson, Boulier en a dit grand bien, et je n'aurais jamais lu cette histoire de catch (Do a power bomb) si Boulier ne m'avait pas donné envie d'aller y jeter un oeil, car je me fous du catch, mais ce qu'il en dit ... et oui Do a Power bomb est formidable et Daniel Warren Johnson aussi. Tiens, je suis en train de lire le run de Brubaker sur Captain America, dans sa toute dernière vidéo Boulier nous dit que le run s'essoufle (cinquième Omnibus), je vais quand même aller au bout et j'irai lui dire ce que j'en pense. Mais non, je ne pourrai plus confronter mon goût au sien : Boulier est mort et ma lecture des comics n'a plus le même goût.
Richard Corben, Alex Toth, Bernie Wrightson, tant d'autres, m'attendent sur leurs étagères - mais sans celui qui me les a fait connaître, sans celui qui m'a donné envie de les aimer, ma main hésite à les prendre.
Il n'y aura donc plus de rubrique "Les interdits de Comics Code" ? J'y avais découvert l'admirable Dream of the Bat, de Josh Simmons, jubilatoire exacerbation de l'hypocrisie de maints comics Batman mainstream, de tous les désirs refoulés de Batman, révélation de la duperie que représentent tous ces morts qui ne le sont jamais vraiment dans les comics super-héroïques tant la dialectique super-héros/super-vilain est immortelle, nécessaire, ridicule dans sa nécessaire répétition ad nauseam.
Il n'y aura plus de nouveautés du mois, non, des comics pourront toujours sortir en librairie, il n'y aura plus la voix de Boulier, il n'y aura plus de nouveautés du mois. 
Il n'y aura plus de semaine en comics, les semaines vont passer, les lectures aussi, mais sans ses analyses, sans l'expression de ses goûts et dégoûts, il n'y aura plus de semaine en comics.
Il n'y aura plus ses hommages, il n'y aura plus ses analyses, il n'y aura pus son érudition, il n'y aura plus sa passion, il n'y aura plus ces rendez-vous qui rythmaient mon plaisir, son humour qui me sortait de la lourdeur contemporaine, son phrasé qui me faisait garder espoir en l'intelligence, son humilité qui me rassurait - il reste encore de véritables êtres humains. Vraiment ?

Philippe Boulier est mort et je ne peux même pas lui dire au-revoir. Encore une fois je ne le connaissais pas et je pleure sa mort. Toutes les banalités d'usage m'assaillent : nous sommes tous mortels, nous ne savons ni le jour ni l'heure, memento mori, etc. Ces truismes m'assaillent mais je ne les sais pas, finalement - personne ne le sait, que l'on va mourir, et que les personnes que l'on aime vont mourir. On y croit, on n'a jamais vu personne d'immortel, mais quand un être aimé meurt on sait qu'on ne sait rien de tout cela.

Philippe Boulier a beaucoup donné - voilà le peu que je peux lui rendre et qu'il n'a jamais demandé.
 
Gloire à Comics Code, gloire à Philippe Boulier, et surtout, surtout, lisez des comics !
 
 

vendredi 23 septembre 2016


Un rayon de brume sur l'urne de terre
Dissipe les nuées de lune qu'enterre
Après le mirage
L'enfumage

L'instant
Alors qu'attentant
Au si choisi trépas
Le ciel partout vers nos pas

samedi 23 avril 2016

02/04/16

J'ai visité aujourd'hui le Lidl de la zone industrielle nord de Montauban — il est magnifique.
Abondamment achalandé, spacieux, lumineux, d'une propreté irréprochable, une magnifique "ceinture de frais" comme on dit dans le milieu nous ouvre ses bras si je puis dire, oui on peut dire que Lidl de la zone nord se déboutonne, un Noir passait et repassait dans les allées en chantonnant et en répétant mi-anxieux mi-amusé "je trouve pas les prix je trouve pas les prix", ce chant implorant vers l'affichage des prix, vers les prix eux-mêmes, prix m'entendez-vous ?, était déchirant, il y a même du Condrieu à Lidl de la ZI nord de Montauban, une voix limpide nous annonce que telle et telle caisse se ferme, s'ouvre, symphonie vocale caressant nos pas qui loin de nous entraîner vers des courses nous invite au voyage : mousse homard-agrumes, tapenade noire-tomates, huile de pistache, épices diverses, c'est la Méditerranée jusqu'au Levant qui s'offre à nous, lascive et chaleureuse, tandis qu'au rayon frais l'Alsace entre dans la danse, et avec elle nos belles régions de France qu'entraîne dans son sillage odorant le rayon boulangerie avec ses viennoiseries encore fumantes.
Lidl de la zone industrielle Nord de Montauban, rappelle-toi toujours à mon souvenir, je t'aime.

08/04/16

Depuis que j'ai été victime d'une déchirure du semi-tendineux gauche j'ai des boutons sur l'arrière de la cuisse gauche.
J'ai d'abord cru à une sorte d'expression du mal, de la douleur, du trouble, sur ma peau, la déchirure voulant sortir et butant sur ma peau.
Mais une kinésithérapeuthe (je passe entre les mains de toutes, elles doivent apprécier mon contact) m'a dit plus prosaïquement : vous faites une réaction allergique à notre huile - huile fort douteuse à base d'huile minérale ... J'ai depuis changé d'huile (une végétale au camphre et une végétale à l'arnica), les masseuses me massent avec ces nouvelles huiles et les boutons sont toujours là, certains disparaissant, d'autres apparaissant, toujours au niveau des zones les plus massées, lers boutons sont toujours là et ma circonspection aussi - serais-je en train de devenir allergique aux massages ? Je suis peut-être allergique aux masseuses, que je me suis dit, et même aux masseurs (car le défilé de masseuses ne suffit pas, il faut aussi un cortège de masseurs), mais alors je suis allergique à tout le monde, au monde entier, est-ce ma peau qui refuse le monde ou est-ce le mal grouillant sous ma peau qui rejette le monde, est-ce moi tout entier qui refuse que l'on s'attaque à mon mal ?
Je serais bien en peine de vous le dire.
Quand je demande à ma cuisse elle ne me répond pas. Quand je l'étire elle ne me contrarie pas, je n'ose pas aller beaucoup plus loin dans l'échange avec elle, on ne sait jamais, je n'ai jamais trop testé sa susceptibilité.

Dans le métro chaucn prend soin de ne jamais entrer en contact avec les autres, tant les autres sont nombreux. Un autre dans la montagne on lui dit bonjour, un autre par l'absence autour de lui d'autres en fait un proche potentiel, l'autre coincé entre des centaines d'autres en fait un risque certain et les risques on les éloigne surtout si l'on en est proche.
L'isolement rapproche, la promiscuité éloigne.
Les mains des kinésithérapeuthes sur ma peau proche de mon mal en s'approchant de lui tentent de m'en éloigner au risque des boutons.
Mes boutons sont-ils la tentative d'isolement que le mal exerce sur ma peau, ou bien sont-ce les mains des masseuses qui m'isolent de ma peau ?
Là est la question.

15/04/16

A Paris il y a la "Nuit debout" ou un truc dans le genre. Kronembourg à gogo, ratés de la vie de tous âges qui jouent à la révolution dans leur vomi éthylique, badauds qui s'emmerdent, voilà le programme.
A Toulouse la Dépêche du midi nous fait rêver : "Euro 2016 : suivez la simulation attentats ce soir en direct avec "La Dépêche".
Partout en France François Hollande nous le certifie : "la France va mieux". Il ajoute qu'il nous dira en fin d'année s'il sera candidat pour la présidentielle de 2017. C'est dire si le suspense est à son comble et la ménagère de moins de cinquante ans ravie.
Alors on peut toujours se foutre de la gueule de Sollers (et je n'ai pas été le dernier) mais il faut avouer que son aphorisme est de plus en plus vrai : "Pour vivre cachés vivons heureux" : le bonheur ne peut plus être une fin, c'est la condition nécessaire à notre propre intégrité.
A part ça il faut écouter le dernier album de Katerine, Le Film.
"J'ai perdu mon papa, je le cherche partout."
Quand on lit ou entend ça on se dit qu'on a affaire à un petit garçon seul dans la rue, par exemple.
Quand on écoute la chanson dont cette phrase est tirée on sait qu'on a affaire à un quadragénaire dont le père est mort.
Régression ? Laissons les pauvres d'esprit genre Inrocks dire cela. Cynisme ? Laissons les beaufs à la Zemmour et consorts se vautrer dans leur surdité satisfaite.

Katerine est un type qui chante en pyjama et qui il y a peu de temps demandait dans un clip mémorable à son père et sa mère ce qu'il en était de la perspicacité de faire un film avec une femme nue et des handicapés (nous noterons au passage l'unicité de la femme (nue) et la pluralité des handicapés). Son père est mort le film n'a pas eu lieu un album se fait et s'intitule "Le film" - qui n'aura pas lieu. Et c'est bouleversant.
Le père est mort, on le cherche sans pleur, on ressent l'envie de tuer, alors on écrase un hérisson, plus personne ne peut rire, il n'y a rien de drôle, c'est burlesque, grotesque si vous voulez, et ce n'est absolument pas drôle, et voilà le prodige. L'inventaire des objets du mort se fait, les objets durent plus longtemps que les êtres, faut-il haïr celui qui portera le blouson du défunt ? Trop de gens, partout, les meutes de rollers, les voitures, on prend espoir avec une jeune femme qui fait du vélo mais si elle fait du vélo c'est pour trouver une bagnole, idiote, mais non tu sais pas la chance que t'as, ah les malentendus, t'es pas une idiote t'es une inconsciente, tu es heureuse et tu l'ignores, alors dans un dernier soupir, un dernier chant, une dernière prière, même, mais qui ne seront jamais derniers car tout recommence, en boucle, ne jamais oublier, se souvenir, le moment parfait, où les mots manquent, où le manque est loué, où l'on se raccroche à ce que l'on ne veut pas voir disparaître, ni finir ni recommencer, l'éternité pour qui veut la voir, ne l'oubliez jamais.
Et c'est magnifique et c'est un magnifique album, qui sera totalement méprisé et inaudible, j'en prends le pari.

Je me suis rendu compte que j'aime et que je suis aimé.
Il faut du temps et apprendre à écouter. Apprendre à écouter c'est apprendre non pas à se taire (ça c'est facile) mais à faire taire ce que l'on croit qui parle. Or rien ne parle sinon nous-mêmes qui nous taisons. Il faut donc pour entendre faire taire ce qui se tait en nous.
Aime et fais ce qui te tait.

19/04/2016

Connaissez-vous Pierre Dhostel ? J'avoue que je l'avais oublié.
Fourbu comateux vidé de toute énergie et plus présent à l'être-là comme un ectoplasme que comme un sage hindou je décidai dimanche matin de regarder la télévision et plus précisément de m'endormir devant le Jour du Seigneur. Hélas il n'était que dix heures et les Indiens (d'Inde) dans leurs cabanes dans la boue que Présence protestante nous proposait ne m'enthousiasmèrent guère, fût-ce pour une sieste. Alors je zappai.
Je zappai sur des chaines inconnues jusqu'alors dont une attira mon attention : 6ter.
Bon sang mais c'est bien sûr ! M6 boutique ! Le gars de M6 boutique ! Toujours fidèle au poste, près de trente ans après, que je me suis dit ! On peut donc faire toute une carrière dans le télé-achat et voir son enthousiasme à vendre des robots ménagers et des crèmes contre la cellulite toujours intact.
Dimanche il était question de la "Tarte express 4 en 1". Pierre (nous l'appellerons Pierre, il est comme dans notre cuisine) nous prépare avec une copine que je ne connais pas tout un assortiment de plats derrière sa dizaine de Tarte express 4 en 1, c'est la valse des Tarte express 4 en 1, des tartes des quiches des ratatouilles des salades des gâteaux et regardez que ça colle pas un coup de chiffon et hop pas besoin de nettoyer la Tarte express 4 en 1 se plie à vos envies, alors Valérie qu'est-ce que tu nous prépares ? Et là changement de caméra nous voyons ... Valérie Pascale, sa comparse de toujours, celle que je confondais alors avec Fanny Cottençon et Agnès Soral (aujourd'hui encore je serais incapable de dire laquelle des deux a joué dans Tchao Pantin) ! Alors là Valérie (nous l'appellerons Valérie, elle s'invite dans notre salle à manger) nous explique que lorsque l'on cuit une tarte ou une pizza au four la pâte en-dessous est toujours trop peu cuite, car voyez-vous Messieurs-Dames le four ne cuit que par le haut, tandis que la Tarte express 4 en 1 cuit en haut et aussi en bas ! C'est formidable ! Encore des conneries de ce genre Valérie ! Raconte-nous n'importe quoi de cet air assuré et sur ce ton d'urgence, super promo -40% plus que dix minutes pour commander à ce prix-là le seul appareil qui peut vous cuire une tarte en haut et en bas !
J'ai envie de l'acheter cette Tarte express 4 en 1, mais je regrette un peu qu'elle ne fasse pas 8, 16, 64 en 1 ! Pourquoi s'arrêter à 4 ?
Objet suivant. La ceinture qui muscle les abdos. Plus légère et compacte que celles d'il y a trente ans mais on sent que le coeur n'y est pas, peut-être les gens ont-ils compris depuis le temps que pour se muscler il suffisait de faire des séances de musculation abdominale ou de gainage ?
Encore un autre. Une crème anti-rides miraculeuse avec démonstration à l'appui, une quinquagénaire se la passe et là miracle les rides s'estompent. Entre avant et après il n'y aura eu qu'un changement de plan, le temps pour Photoshop de nous montrer l'étendue du prodige de cette technologie. Un Allemand nous présente les mérites de cette crème, sa cravate est du même vert pomme que le bouchon de la crème. Je m'endors.

A Ikea au rayon cuisines il y avait un stagiaire. Il ne savait pas comment faire pour faire patienter les clients qui à force de patienter oublient ce pour quoi ils patientent ce qui est sans doute le but des vendeurs titulaires qui passent voir les clients après le stagiaire à qui ils n'adressent pas même un regard lorsque celui-ci ne connaissant rien aux cuisines Ikea et sans doute même aux cuisines dans leur ensemble leur demande un renseignement pour pouvoir faire patienter les clients qui finiront par ne plus savoir ce pour quoi ils patientent ce qui est sans doute le but des vendeurs titulaires qui passeront peut-être un jour, quelque part, voir quelqu'un.
J'ai eu envie de tous les tuer.

A Leclerc les rayons étaient vides mais mon désir aussi.
A la caisse nous nous aperçûmes que le liquide-vaisselle (bio, aux huiles essentielles de pamplemousse) fuyait. Nous demandâmes à la caissière une petite poche (oui, ici, les sacs sont aussi des poches, surtout dans les supermarchés), toute petite, pour ne pas que le liquide-vaisselle coule partout, juste une petite poche en plastique très fin, le genre de ceux dans lesquels on met ses fruits et légumes, vous voyez, non, pas le sac à 5 euros dans lequel on peut mettre trois caddies, le tout petit là, que vous avez juste derrière vous, il est tellement près que moi aussi je peux l'attraper.
- Oui mais j'ai pas le droit de vous le donner.
Que serait-il advenu si j'étais fou, par exemple ? Ou un peu susceptible ?
Titre de la Dépêche du Midi : un homme à qui on refuse une poche pour mettre son liquide-vaisselle se jette sur la caissière et l'étouffe en lui faisant ingurgiter dix bouteilles de liquide-vaisselle et tente de la ranimer au Destop.
Il ne manquait après tout que ma folie.

21/04/16

Vous avez loupé les infos de ces quinze derniers jours ? Aucune inquiétude, Pascal Labeuche est là !

Des musiciens sans chaise ont rendu un hommage à Brigitte Bardot place de la République devant des gens qui avaient jeté Tigrou au nez d'un académicien venu s'encanailler auprès de types venus se dégourdir les jambes des nuits durant faute de pouvoir regarder Joey Starr présenter Touche pas à la nouvelle star.

Là-dessus Flaubert n'a rien à nous dire.

07/11/15

Hier soir nous sommes allés à une conférence sur la mémoire humaine tout à fait passionnante.
J'y ai appris une chose qui m'a bouleversé et ne cessera je crois jamais de me bouleverser : quand on fait ressurgir un souvenir à notre conscience, on le fragilise, mais il y a pire : on y incorpore malgré nous des éléments du contexte (tant physique que mental) dans lequel on le fait ressurgir - en le restockant dans notre mémoire ces nouveaux éléments s'y greffent, et ainsi de suite.
Ainsi, plus on se souvient d'une chose de notre vie, plus cette chose s'altère, plus le souvenir s'éloigne de la réalité de la chose vécue.
Des psychiatre se servent de cela pour rendre supportable le souvenir d'expériences traumatiques : en réactivant plusieurs fois ce souvenir pour y agréger des éléments rassurants.
Je me rends compte moi-même que, bien involontairement, les pires moments de mon existence, les plus douloureux, ceux dont j'ai même pu me dire au moment où je les vivais qu'ils seraient les dernières expériences de ma vie tant la mort m'apparaissait comme un doux refuge, ces moments, donc, me sont toujours apparus, après que l'orage fût passé, dans mon souvenir, comme toujours empreints d'une mystérieuse douceur, leur résurgence est toujours nostalgique, très mystérieusement, alors qu'au moment où je les vivais c'était atroce.
Je me suis alors rendu compte que j'ai fait mon propre psychiatre sans le savoir.
Mais que l'on ne puisse jamais retrouver la pure réalité, pour ne pas dire vérité, de nos souvenirs et qu'au contraire leur réactivation les corrompe inexorablement, cela m'attriste profondément.

15/10/2015

Pourquoi là, maintenant, pourquoi je me souviens de ça ? Je sors de chez le dentiste, le Dr Abgrall (il est professeur à l'université maintenant, je suis retourné le voir plus de vingt ans après la dernière rencontre il m'a fait une couronne, j'avais très mal à une molaire qui était alors je l'apprendrai plus tard fissurée, depuis elle a pété je m'en suis aperçu un beau soir en me brossant les dents j'en vois un tiers bouger sous la brosse c'était un film d'horreur, quel con), j'ai huit ou neuf ans, rue Saint-Michel, nous sortons de là ma mère et moi, en face il y a Big Boss, une boutique de dépôt-vente et d'objets divers et variés, on y trouve tout et n'importe quoi, c'est sombre et vaste et poussiéreux, j'aime beaucoup Big Boss, on traverse la grand-rue et on y va, on fouille on fouine on découvre, c'est un shopping rituel, Imbaprix va bientôt devenir Champion aujourd'hui c'est Carrefour Market et ça n'a plus rien à voir, Big Boss donc nous y entrons, d'abord les articles de fête, c'est coloré ça fait envie j'en mangerais, quel dommage que nous ne fassions jamais la fête, puis les confiseries, les pétards, les ustensiles de cuisine, le mobilier de jardin, les objets de décoration, se profilent alors les meubles, les meubles c'est le clou du spectacle, c'est tellement imposant qu'on hésite à aller les voir, c'est gros et si c'est gros c'est cher, forcément, et puis que faire d'aussi gros meubles dans un T2, comment les transporter sans voiture, comment les monter sans père ? Mais il y a aussi des peluches. Parmi ces peluches il y a un gorille. Je veux ce gorille. Je ne saurai jamais pourquoi j'ai tant voulu ce gorille, mais enfin je l'ai eu. Aussitôt eût-il franchi le seuil de notre appartement qu'il ne m'intéressait déjà plus, et puis je venais d'énucléer Pataud, alors à quoi bon vouloir le remplacer par ce gorille auquel je ne donnerai jamais de nom et qui finira dans quelque poubelle lorsque je quitterai le domicile maternel ... Etait-ce du à ma frustration de ne pouvoir porter un tee-shirt Waïkiki ? Les tee-shirts Waïkiki c'était l'opulence absolue, ils étaient fièrement exhibés sur toutes les devantures des boutiques de la rue Saint-Rome (alors détenues par des Juifs, aujourd'hui c'est par des Chinois), chaque morceau de chaque tee-shirt était décoré, les concepteurs avaient pensé à tout, dessins, patchworks, inscriptions, étiquettes, gadgets en tous genres, c'était formidable, cette diversité, or ma mère - je ne saurai jamais pourquoi, elle non plus - refusera toujours de m'acheter un de ces tee-shirts, un peu comme si c'était le diable, le gorille comme incarnation du diable. Bref.
En ce moment je lis le dernier ouvrage de Claude Habib, Le goût de la vie commune. C'est formidable de justesse, d'intelligence, de sagacité et de ce qui fait tant défaut à nos contemporains : de tendresse. C'est un livre qui sourit sans jamais être mièvre et qui sait être malin sans jamais ricaner. Il y est entre autres choses question de paysages et de distinctions de paysages, non pas leur nature mais par le regard et la nature du regard que l'on y porte. Premier cas de figure : on découvre un paysage par un voyage, on ne vit pas dans ce paysage, dans le meilleur des cas il nous plait, c'est la jubilation de la découverte heureuse, de la nouveauté, de l'attrait, ce paysage deviendra en nous comme un instantané, il sera une image nette mais que l'on n'investira jamais, qui sera toujours autre. Deuxième cas de figure : le paysage du quotidien, de notre quotidien. Il ne nous éblouit plus, on n'a pas besoin de le regarder puisqu'il nous est nôtre, il est en nous, et c'est parce qu'on ne le regarde pas qu'on l'investit et qu'on pourra voir, très vite et instinctivement, ce qui change en lui quand changement il y a - par là même il ne peut être image car on le vit avec toutes les variations (dont on sait qu'elles seront infinies) que le temps lui fait éprouver.
Il en va ainsi de cette grand-rue Saint-Michel, de cette avenue de l'URSS où j'ai vécu les vingt premières années de ma vie et tout près de laquelle je vis aujourd'hui, ce quartier que j'ai voulu connaître à nouveau et que littéralement je ne reconnais plus, il est parfaitement inutile de vouloir retrouver son passé, même quand on veut l'améliorer, ou s'en venger, ou le caresser. Quelles sont mes intentions envers lui ? Je l'ignore mais Big Boss n'est plus et ce quartier n'était mien que quand le temps m'y conviait - m'étant extrait de cette époque je ne peux plus réintégrer ce lieu.
L'avenue de l'URSS n'est plus l'avenue de l'URSS et je crains que les lumières vespérales qui ont dessiné mon champ rabastinois durant quelques mois ne l'aient effacé, aujourd'hui et à jamais.

04/10/15

Hier soir Ikea m'a émerveillé.
Alors que je venais de finir mes boulettes, mon wrap de saumon et mon fromage, je décidai d'obéir à la pancarte nous expliquant pourquoi c'était à nous, clients, de rapporter le plateau sur les chariots prévus à cet effet. Mon gobelet était à la droite du plateau, presque à sa limite - hors (le suspense est à son comble), l'étage au-dessus duquel je m'apprêtais à poser mon plateau reposait sur des rails qui diminuaient d'autant la hauteur séparant les deux étages ; mon gobelet aurait-il suffisamment de place pour entrer ? Mon gobelet est entré.
Voilà donc des gens, me suis-je dit contemplant le plateau reposant dans son compartiment, voilà donc des gens, disais-je, me disais-je, qui ont pensé à fabriquer des gobelets pouvant entrer à n'importe quel endroit des chariots pour poser les plateaux. Mais les gobelets (objets les plus hauts que l'on puisse trouver sur un plateau Ikea, vous vous en serez doutés) ont-ils été crées avant ou après les chariots ? Qui de l'un ou de l'autre a été conçu pour s'adapter à l'autre ou à l'un ? Voilà une question à laquelle je n'aurai peut-être jamais de réponse.
Pareil émerveillement m'avait saisi voilà quelques années et à plusieurs reprises lors de séjours en mobil-home (c'était ma grande époque pantacourts, mais voilà un sujet douloureux (la disparition des pantacourts) que je vous saurais gré de bien vouloir m'épargner) : on peut donc dans un espace de 25m2 mettre un salon, une cuisine, des wc, une salle de bains, deux chambres, des placards et rangements divers dans chaque pièce sans que jamais la vie n'en devienne impossible.
Je me suis demandé en sortant de la cafétéria Ikéa et longeant les tables remplies d'assiettes remplies d'os de coustellous (ils nomment ça ribs là-bas, mais soyons indulgents) pourquoi la nature n'avait pas créé mon ventre comme un chariot Ikea ou un mobil-home à Saint-Gilles Croix-de Vie : un espace délimité dans lequel tout ce que j'aurais pu y mettre ne déborderait jamais.

31/06/15

Parfois il m'arrive de penser à ma Renault 19.
Où vis-tu, à présent ? Attends-tu fébrilement les coups de butoir dans une casse pour faire de toi un César ? Sers-tu de cheval mécanique dans quelque rodéo péri-urbain en proie au premier zyva venu ? Te fais-tu conduire par un amoureux des Renault 19 Storia 1995 vertes ?
Ah, Renault 19, ma Renault 19, je me souviens de toi, tu sais, comme tu étais lascive devant le champ, tu te rappelles, ce champ qui était, en définitive, mon champ, et qui vit encore, la preuve je suis passé devant il y a deux jours, que les collines rabastinoises sont belles mon Dieu, te souviens-tu de leurs courbes sur lesquelles tu ondoyais fièrement, à la merci de la première bourrasque venue, ah tu n'as jamais été très costaude, ma pauvre, tu as toujours tiré à droite également, pour rouler droit je devais orienter le volant à gauche, pour tourner à gauche je devais presque te tourner avec mes bras, que serait-on devenu, ô Renault Storia, si j'avais continué à te conduire ? Tu n'étais pas avare de fumées, tu sentais le gasoil jusque dans l'habitacle, ce n'était pas le moindre de tes charmes, et ta propension à ne pas vouloir freiner avait son attrait mais ses limites, également ; te souviens-tu lorsque nous avons failli mourir dans les bras l'un de l'autre près de Saint-Paul-Cap-de-Joux ? Cela rapproche, c'est évident.
Une fois j'avais laissé tes fenêtre souvertes, je voulais t'aérer, malheureusement il avait fait un orage et tu étais trempée à l'intérieur. Oh, tu ne t'es pas plainte, tu es restée bien digne, mais tu as beaucoup pué l'humidité depuis ce jour-là - on se demandait alors s'il ne valait finalement pas mieux l'odeur du gasoil, ça nous donnait le choix et ouvrait le champ des possibles. Au début, quand je t'avais achetée, s'était posée la question de te mettre une nouvelle plage arrière - tu en étais dépourvue et ton coffre était nu. J'ai toujours aimé te voir nue, et d'ailleurs ne fermais jamais tes portières - tu n'as jamais suscité le désir, ma pauvre Storia, personne n'a jamais tenté de s'introduire en toi, même l'autoradio, tout brinquebalant car je l'avais acheté non adapté à l'ouverture pour l'y mettre ne s'est jamais fait voler - finalement c'est comme si tu n'existais pas, sur les parkings où je te laissais parfois. Même ce week-end de juillet où, dans la zone industrielle Piquerouge de Gaillac (ah, quelle poésie des noms), alors que t'ayant garée j'avais laissé tes portières déverrouillées et toutes tes vitres ouvertes, j'avais perdu les clefs, tes clefs, nos clefs, ma douce Storia, personne n'a rien tenté de mal sur toi, personne, en plein parking en plein mois de juillet en plein week-end, j'étais effrayé pourtant, mon Dieu mais qu'allait-on faire de toi ? Eh bien rien, justement, jusqu'à ce que la gendarmerie retrouve les clefs, mes clefs, tes clefs, nos clefs, et alors je suis venu te récupérer, tu m'attendais, et on est reparti ensemble bras dessus volant dessous entre Gaillac et Rabastens, la ligne est droite, trop droite pour toi, je tiens bien le volant à gauche ne t'inquiète pas on ne va pas mourir, le soleil ne nous quittera pas, les platanes ne nous veulent aucun mal, le champ, notre champ, est bientôt devant nous.

En guise de court hommage à Kertész

Une des choses qui donne le plus de force à Être sans destin, outre ce que j'ai déjà pu en dire et que je ne manquerai peut-être pas de répéter, qui en fait la singularité et la valeur, c'est le refus absolu de l'auteur de se considérer comme victime. On ne lui enlèvera pas les camps de sa mémoire, ni de son absence de destin, c'est-à-dire de sa liberté. Son expérience dans les camps est absurde ? Oui. Aucun sens à cela. Il aurait pu tenter de s'échapper. Cela eût été aussi absurde. Il ne l'a pas fait. Il est responsable, parce que libre. Libre d'avoir goûté ce qu'il considère, dans les camps, comme du bonheur. Bien naturellement (comme il se plait à répéter inlassablement pour ce qui scandalise la morale et le bon sens) la vie dans les camps n'est pas le bonheur. Mais il a pu, à certains moments, par certaines perceptions, soulagements, habitudes, révélations, et par le fait d'avancer pleinement dans ce non-sens "pas à pas" (c'est-à-dire dans le temps, soit le contraire de l'enfer où l'absence de progression du et dans le temps annihile toute possibilité d'ennui, soit de contemplation du temps), ressentir du bonheur - tant la souffrance et la peur portées à son extrême font prendre conscience que la seule conscience, justement, d'être en vie, est formidable.
"De toute manière, tout sera certainement comme elle [sa mère, NDA] l'a prévu, ; il n'y a aucune absurdité qu'on ne puisse vivre tout naturellement, et sur ma route, je le sais déjà, me guette, comme un piège incontournable, le bonheur. Puisque là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur. Tout le monde me pose des questions à propos des vicissitudes, des "horreurs" : pourtant en ce qui me concerne, c'est peut-être ce sentiment-là qui restera le plus mémorable."



"Alors je me l'imaginerais comme un endroit où on ne peut pas s'ennuyer."
A un journaliste qui l'aborde lors de son retour des camps, Kertész lui donne cette définition de l'enfer, enfer auquel il refuse d'accoler son expérience. "Les camps je connais, l'enfer je n'y suis jamais allé." L'enfer par nature est pire que les camps ; dans les camps au moins on peut s'ennuyer, parfois.
Loin de moi l'idée de reprendre à mon compte une des phrases les plus sottes de la Création ("En somme, ce que le fascisme historique avait échoué à réaliser, le nouveau pouvoir conjugué du marché et des médias l’opère en douceur (dans la servitude volontaire) : un véritable « génocide culturel », où le peuple disparaît dans une masse indifférenciée de consommateurs soumis et aliénés", Pasolini) et de voir en une croisière all inclusive un ersatz des camps de la mort, mais un rapprochement avec l'industrie des loisirs et du tourisme me semblel assez pertinent, puisque pour elle ce qui est primordial (et ce qui la fait exister et prospérer) est que le client ne doit pas s'ennuyer. Certes nous n'en sommes pas encore à l'impossibilité de l'ennui, mais ...
L'ennui, c'est la liberté. Ce que Kertész nomme l'inexistence de destin, "nous-mêmes sommes le destin".



Je ne comprends pas le silence qui entoure, concernant la "littérature des camps", et d'ailleurs la littérature tout court, Être sans destin, d'Imre Kertész.
Plus qu'une réflexion sur cette horreur, il s'agit là d'une reconstitution, d'une reconstitution qui se veut la plus précise possible (des regrets sont exprimés par Kertész sur le fait que seul le premier jour à Auschwitz reste aussi clair dans sa mémoire), une reconstitution bouleversante en ce sens que celui qui l'effectue n'est, finalement, jamais vraiment sorti de ces camps (Auschwitz d'abord où, s'étonne-t-il, il ne sera resté que trois jours, Buchenwald à deux reprises, Zeitz) et que la voix qui nous parle est celle d'un enfant de seize ans.
Pas de jugement, une perpétuelle stupéfaction devant l'absurdité, la souffrance, la grâce. L'horreur tellement forte que l'être agonisant n'est plus que perception et la conscience de la mort approchant conscience stupéfaite de l'envie de vivre, encore. Un morceau de céleri dans l'eau chaude est une fête, les puces qui dévorent les chairs mortes d'une plaie grande comme la main sur la hanche un spectacle de compassion avec ces êtres qui finalement font partie de lui, la promiscuité sur les couchettes avec ses compagnons d'infortune source de chaleur et le voyage dans les trains est la nature de toute son expérience dans les camps, mais jusqu'à quelle gare ? Plus le corps décline et souffre plus la langue se fait souple, l'être n'est plus qu'un fardeau que l'on porte, pousse, monte, achemine, traîne et qui finirait presque, par la beauté du style et l'horreur de la douleur, par glisser sur cette abomination.
Un chefaillon, voyant que Kertész fait tomber un sac de ciment, le tabasse et lui promet que plus jamais il ne fera tomber de sac : il le surveille personnellement à chaque manoeuvre. Et Kertész de constater que le chefaillon avait raison : il n'a plus fait tomber de sac de ciment.
Voilà toute l'horreur.
Lisez Kertész.