mardi 3 février 2026
A propos d'une incartade
lundi 2 février 2026
Un kinésitérapeuthe, Picard et moi

C'est ainsi qu'un jeune caissier, tandis que je lui tendis un sachet de filet de colin, me lança :
Le caissier du Picard ne se soucie donc plus seulement de savoir si le client a trouvé tout ce qu'il lui fallait, il lui faut maintenant savoir, au caissier du Picard, si, pour l chaland tout s'est bien passé, si la visite s'est bien déroulée, si l'air n'était pas trop frais entre les rayons, si les couleurs des étiquettes n'agressèrent pas trop son regard, si le bruit de ses pas sur le carrelage était assez doux, si la profusion des plats préparés a suffisamment émoustillé son désir sans trop le frustrer, si la promesse d'un plaisir gustatif peut être tenue, si sa dépression va pouvoir grâce au rayon pizzas être sur le chemin de la rémission, si le salut de son âme va pouvoir être accordé par les sorbets et cônes glacés, que sais-je encore.
Il y a chez Picard une obsession pour la totalité. Trouver tout ce qu'il faut, tout s'est bien passé, quelle sera la prochaine étape ? Nous avons pu apporter tout ce qui manquait à votre vie ? Oui, j'attends cette question, la seule, l'ultime qui leur reste à poser au client amateur de produits surgelés.
Ainsi des kinésitérapeuthes.
Cela peut faire très mal, une discopathie dégénérative qui a atteint quatre cervicales, sept dorsales et la totalité des lombaires jusqu'au sacrum. Un kinésitérapeuthe, dans ce cas, apparait comme une solution possible - il n'y en a pas cinquante.
- Tu as ta carte vitale ?
Cela ne faisait pas cinq secondes que nous nous connaissions, le kiné et moi. Devant mon regard qu'il dut interpréter (à juste titre) comme réprobateur, il eut ce bijou de tact :
- Ça te dérange pas que je te tutoie ?
J'ai préféré, dix séances plus tard et les douleurs et blocages toujours invalidants, en rester là avec ce jeune homme.
Cela ne suffit plus de souffrir, de devoir s'en remettre à un professionnel de la profession, de payer une mutuelle, de cotiser pour la sécurité sociale, de patienter des semaines pour obtenir un rendez-vous - il faut en plus subir la sympathie forcée, c'est-à-dire le comble de la muflerie, j'ai nommé le tutoiement.
Toucher quelqu'un qui soufre pour le soulager, à défaut d ele guérir, demande pour chacune des deux parties le plus grand tact - mais désormais celui qui est supposé savoir ne se cache plus de son pouvoir : tu me paies, je sais te guérir, et comme je suis sympa et qu'on va bien s'entendre je te tutoie.
Mais ça te dérange pas, hein ?
"Eh Papi ! Tu veux que je t'allume la télé ? Ca te dérange pas que je te lave les couilles ?"
Est-cela que je suis condamné à entendre, dans quelques décennies, dans quelque Ehpad ?
En attendant, je préfère encore aller à Picard.
samedi 31 janvier 2026
A propos des Linceuls, de David Cronenberg

A propos de Maniac

A propos de Licorice Pizza

Explorant toujours la nature du lien entre deux êtres
(destructrice dans There will be blood, manipulatrice dans la dialectique du
maître et de l’esclave dans The Master (je précise que je ne l’ai pas encore
vu, je suppose, donc), pervertrice dans Phantom Thread, et donc aussi tenue
qu’innocente dans Licorice Pizza. Je ne vais pas y aller par quatre
chemins : ce film est un de ceux que je citerais si l’on me posait la
question de savoir ce qu’est pour moi le cinéma : pas juste une image, pas
une image juste, aucune pdéfinition – je montrerais Licorice Pizza (et There
will be blood et Phantom thread d’ailleurs). Ce n’est qu’une banale histoire de
chat et de la souris entre un ado et une jeune femme à Los Angeles en 1971. Et
c’est un film qui montre ce que peut le cinéma : filmer ce lien. Combien y
a-t-il de films dont les travellings montrent, disent, font sentir
autant ? Le travelling comme acte d’insouciance comme de résistance (c’est
la crise, il n’y a plus d’essence, vaille que vaille, on court le sourire aux
lèvres entre les bagnoles qui font la queue en route vers la poursuite de son
business dans un travelling sublime au chant de David Bowie), insouciance comme
élan vital et force de vie, de l’Eros qui traverse tout le film comme nous
sommes traversés par les amples mouvements de caméra qui suivent ces jeunes qui
courent, ils n’ont pas de temps à perdre, dans ce paradoxe sublime du désir
d’être « cool », cool comme on rêvait d el’être dans les années 70
probablement, pas ce cool à la vas-y-comme-je-te-pousse, non, ce cool à la Paul
Newman par exemple, ce cool séducteur, cette séduction omniprésente sans aucune
scène, aucun plan de sexe – « Il y a trop de scènes de sexe au cinéma
aujourd’hui » dira notre jeune héros en guise de programme ; et la
jeune femme lui montrera ses seins par condescendance autant que par envie
dissimulée dans la banalisation du geste qui ne pourra faire l’économie d’un
rituel, et dans ce geste elle sera filmée de dos, le visage émerveillé du jeune
étant le pont de focalisation de notre regard. Eros, trop de sexe au cinéma, et
cela donne la plus émouvante scène du film : fourbus, nos deux amoureux,
qui ne se sont toujours pas embrassés, s’allongent sur un des matelas à eau qui
fait le début de leur affaire. Elle s’endort, il la désire passionnément. Son
ventre à elle, dénudé, nous est montré du regard du jeune homme : le jean
desserré laisse entrevoir une douce promesse. Puis il met sa main droite
au-dessus de sa poitrine à elle – au-dessus, il ne l’effleurera même pas – le
corps de la femme aimée est sacré. C’est ce sacré, dans ce flot de liberté
continue, qui me bouleverse tant.
Film sur une époque que PTA n’a pas connue puisqu’il venait de naître, Licorice
Pizza n’est ni un hommage ni un motif de nostalgie – c’est un miroir de notre
monde. Que devient-il, notre monde, pris dans ce miroir ?
Regardez Licorice Pizza
NB : j’avais commis une note sur ce film en sortant de sa projection en
2021 que je reproduis in extenso :
Bien sûr il aurait pu s'agir d'un chef-d'oeuvre d'insouciance, de légèreté et de virtuosité. Bien sûr il aurait pu s'agir d'une ode à la pulsion de vie, à la course joyeuse et à l'inconséquence allègre. Bien sûr il aurait pu s'agir d'un hymne à la jeunesse, à la grande Amérique, à la vie comme elle se vit quand on est en grande santé.
Et bien sûr Licorice Pizza est tout cela.
Mais il est surtout un film réalisé aujourd'hui par un cinéaste de cinquante ans qui a choisi de filmer une époque dont il ne peut avoir le moindre souvenir (ou si peu).
Il s'agit donc d'un film fantasmagorique qui, je le crains, ne parlera pas aux moins de 20 ans (qu'il est convenu je crois de nommer de cet affreux mot de "millenials" par opposition à ceux que le film montre dans leur jus, si je puis dire, à savoir les "boomers" (ceux qui comme moi sont nés entre 1970 et 2000 n'ont pas droit à ce genre de sobriquets, mais c'est une autre histoire)).
- Regardez donc la liberté dont nos aïeux jouissaient dans cette Amérique victorieuse ! semble nous dire tranquillement Paul-Thomas Anderson.
Il s'agit donc d'un film cruel.
Jamais je n'étais, de ma vie, sorti du cinéma avec autant d'angoisse, cette angoisse devant la perte inexorable, perte d'un monde que je n'aurai, comme son réalisateur, jamais connu autrement que comme une sorte d'acquis, je ne saurais le dire autrement, oui, un acquis, quelque chose quelque part dont on sait que c'était là et que ce sera toujours là, ces sixties et débuts seventies qui dans les années 80 étaient emblématiques d'un certain idéal de bonheur. Sauf que ça n'y est plus du tout, c'est juste du cinéma, l'écran devient noir et ce sont des visages masqués partout autour, pas des jeunes insouciants qui s'embrassent et se courent après, on ne court pas on fait la queue, la queue pour le pass, la queue pour les tests, la queue pour l'abattoir, chez PTA on ne fait pas la queue, on surgit comme le fou d'amant (mari ?) de Barbara Streisand pour remplir son bidon d'essence à la station-service durant le blocus pétrolier, on n'a rien à foutre de Me Too, on balance des mains au cul et les filles roulent des pelles au premier venu dans la rue, ça travellingue de partout, ça ne cesse de courir le sourire aux lèvres, des lèvres bien nues, contrairement aux corps qui de l'aveu d'un personnage "sont trop souvent nus dans les films aujourd'hui", le masque et le porno de nos jours, le sourire et les corps (courtement) vêtus dans ce fantasme de fantasme, on n'en a rien à foutre non plus des atermoiements des LGBT avec le majordome sorti tout droit de La cage aux folles, la crise n'existe pas, le 11 septembre n'arrivera jamais, à Los Angeles il fait beau et les affaires ne peuvent que tourner mais dehors il pleut, les rues sont vides, on s'apprête, masqué, au couvre-feu, ou au confinement, ou au déconfinement, ou à montrer son pass, on ne sait plus, et on a dépassé les 40 ans, on ne court pas, on se tient la main, il est impossible que cette époque immonde soit la dernière que l'on vive.)
NB (2) : Le film vaut aussi pour la mélancolie
qu’insuffle PTA à son héroïne dans au moins deux plans fixes, mélancolie qui
pourrait passer inaperçue, qui n’est en rien appuyée et qui en est d’autant
plus bouleversante.
Alana discute sur le perron de la maison familiale avec une de ses sœurs. La
lumière est celle d’un beau soir de printemps. Elles fument et la sœur est
vaguement intriguée par la relation que son aînée entretient avec l’adolescent.
Un silence se fait, les gestes sont languissants, le regard d’Alana est mêlé
d’acceptation, de joie, d’incompréhension et d’une sorte de résignation –
l’histoire d’amour n’a pas encore vraiment commencé (ses sentiments seront
déclarés en voix-off lorsque le film se cloturera), mais c’est comme si elle
savait déjà que rien ne dure.
Alana est assise sur le rebord d’un trottoir, à l’aube naissante, seule, après
une nuit à devoir échapper à un fou furieux qui les pourchasse, elle, Gary et
le frère de ce dernier (je passe les ressorts de cette intrigue secondaire). On
entend alors le fou au loin alors qu’on le croyait loin. Alana baisse la tête,
faute de pouvoir se cacher, totalement résignée pour le coup, et le passage de
deux jeunes filles la sauve : le fou va les draguer et ne la voit pas. La
caméra continue à filmer Alana, dont le corps entier exprime autant le
soulagement que la lassitude, et encore une fois une sorte de résignation.
Cette résignation (peut-être faudrait-il trouver un autre mot) est d’autant
plus émouvante qu’elle contraste totalement avec le caractère de la jeune
femme : durant tout le film elle est très active, volontaire, déterminée,
carriériste même. Et par ses deux plans PTA introduit l’intuition de la
fatalité, du vieillissement, d’une sorte d’extinction. C’est superbe.
Hommage à un grand passeur
Aujourd'hui, deux jours plus tard, je me sens terriblement seul.
Ah tiens je vais lire ce Daniel Warren Johnson, Boulier en a dit grand bien, et je n'aurais jamais lu cette histoire de catch (Do a power bomb) si Boulier ne m'avait pas donné envie d'aller y jeter un oeil, car je me fous du catch, mais ce qu'il en dit ... et oui Do a Power bomb est formidable et Daniel Warren Johnson aussi. Tiens, je suis en train de lire le run de Brubaker sur Captain America, dans sa toute dernière vidéo Boulier nous dit que le run s'essoufle (cinquième Omnibus), je vais quand même aller au bout et j'irai lui dire ce que j'en pense. Mais non, je ne pourrai plus confronter mon goût au sien : Boulier est mort et ma lecture des comics n'a plus le même goût.
Il n'y aura donc plus de rubrique "Les interdits de Comics Code" ? J'y avais découvert l'admirable Dream of the Bat, de Josh Simmons, jubilatoire exacerbation de l'hypocrisie de maints comics Batman mainstream, de tous les désirs refoulés de Batman, révélation de la duperie que représentent tous ces morts qui ne le sont jamais vraiment dans les comics super-héroïques tant la dialectique super-héros/super-vilain est immortelle, nécessaire, ridicule dans sa nécessaire répétition ad nauseam.
Il n'y aura plus de nouveautés du mois, non, des comics pourront toujours sortir en librairie, il n'y aura plus la voix de Boulier, il n'y aura plus de nouveautés du mois.
Il n'y aura plus de semaine en comics, les semaines vont passer, les lectures aussi, mais sans ses analyses, sans l'expression de ses goûts et dégoûts, il n'y aura plus de semaine en comics.
Il n'y aura plus ses hommages, il n'y aura plus ses analyses, il n'y aura pus son érudition, il n'y aura plus sa passion, il n'y aura plus ces rendez-vous qui rythmaient mon plaisir, son humour qui me sortait de la lourdeur contemporaine, son phrasé qui me faisait garder espoir en l'intelligence, son humilité qui me rassurait - il reste encore de véritables êtres humains. Vraiment ?
Philippe Boulier est mort et je ne peux même pas lui dire au-revoir. Encore une fois je ne le connaissais pas et je pleure sa mort. Toutes les banalités d'usage m'assaillent : nous sommes tous mortels, nous ne savons ni le jour ni l'heure, memento mori, etc. Ces truismes m'assaillent mais je ne les sais pas, finalement - personne ne le sait, que l'on va mourir, et que les personnes que l'on aime vont mourir. On y croit, on n'a jamais vu personne d'immortel, mais quand un être aimé meurt on sait qu'on ne sait rien de tout cela.
Philippe Boulier a beaucoup donné - voilà le peu que je peux lui rendre et qu'il n'a jamais demandé.
vendredi 23 septembre 2016
samedi 23 avril 2016
02/04/16
Abondamment achalandé, spacieux, lumineux, d'une propreté irréprochable, une magnifique "ceinture de frais" comme on dit dans le milieu nous ouvre ses bras si je puis dire, oui on peut dire que Lidl de la zone nord se déboutonne, un Noir passait et repassait dans les allées en chantonnant et en répétant mi-anxieux mi-amusé "je trouve pas les prix je trouve pas les prix", ce chant implorant vers l'affichage des prix, vers les prix eux-mêmes, prix m'entendez-vous ?, était déchirant, il y a même du Condrieu à Lidl de la ZI nord de Montauban, une voix limpide nous annonce que telle et telle caisse se ferme, s'ouvre, symphonie vocale caressant nos pas qui loin de nous entraîner vers des courses nous invite au voyage : mousse homard-agrumes, tapenade noire-tomates, huile de pistache, épices diverses, c'est la Méditerranée jusqu'au Levant qui s'offre à nous, lascive et chaleureuse, tandis qu'au rayon frais l'Alsace entre dans la danse, et avec elle nos belles régions de France qu'entraîne dans son sillage odorant le rayon boulangerie avec ses viennoiseries encore fumantes.
Lidl de la zone industrielle Nord de Montauban, rappelle-toi toujours à mon souvenir, je t'aime.
08/04/16
J'ai d'abord cru à une sorte d'expression du mal, de la douleur, du trouble, sur ma peau, la déchirure voulant sortir et butant sur ma peau.
Mais une kinésithérapeuthe (je passe entre les mains de toutes, elles doivent apprécier mon contact) m'a dit plus prosaïquement : vous faites une réaction allergique à notre huile - huile fort douteuse à base d'huile minérale ... J'ai depuis changé d'huile (une végétale au camphre et une végétale à l'arnica), les masseuses me massent avec ces nouvelles huiles et les boutons sont toujours là, certains disparaissant, d'autres apparaissant, toujours au niveau des zones les plus massées, lers boutons sont toujours là et ma circonspection aussi - serais-je en train de devenir allergique aux massages ? Je suis peut-être allergique aux masseuses, que je me suis dit, et même aux masseurs (car le défilé de masseuses ne suffit pas, il faut aussi un cortège de masseurs), mais alors je suis allergique à tout le monde, au monde entier, est-ce ma peau qui refuse le monde ou est-ce le mal grouillant sous ma peau qui rejette le monde, est-ce moi tout entier qui refuse que l'on s'attaque à mon mal ?
Je serais bien en peine de vous le dire.
Quand je demande à ma cuisse elle ne me répond pas. Quand je l'étire elle ne me contrarie pas, je n'ose pas aller beaucoup plus loin dans l'échange avec elle, on ne sait jamais, je n'ai jamais trop testé sa susceptibilité.
L'isolement rapproche, la promiscuité éloigne.
Les mains des kinésithérapeuthes sur ma peau proche de mon mal en s'approchant de lui tentent de m'en éloigner au risque des boutons.
Mes boutons sont-ils la tentative d'isolement que le mal exerce sur ma peau, ou bien sont-ce les mains des masseuses qui m'isolent de ma peau ?
Là est la question.
15/04/16
A Toulouse la Dépêche du midi nous fait rêver : "Euro 2016 : suivez la simulation attentats ce soir en direct avec "La Dépêche".
Partout en France François Hollande nous le certifie : "la France va mieux". Il ajoute qu'il nous dira en fin d'année s'il sera candidat pour la présidentielle de 2017. C'est dire si le suspense est à son comble et la ménagère de moins de cinquante ans ravie.
Alors on peut toujours se foutre de la gueule de Sollers (et je n'ai pas été le dernier) mais il faut avouer que son aphorisme est de plus en plus vrai : "Pour vivre cachés vivons heureux" : le bonheur ne peut plus être une fin, c'est la condition nécessaire à notre propre intégrité.
A part ça il faut écouter le dernier album de Katerine, Le Film.
"J'ai perdu mon papa, je le cherche partout."
Quand on lit ou entend ça on se dit qu'on a affaire à un petit garçon seul dans la rue, par exemple.
Quand on écoute la chanson dont cette phrase est tirée on sait qu'on a affaire à un quadragénaire dont le père est mort.
Régression ? Laissons les pauvres d'esprit genre Inrocks dire cela. Cynisme ? Laissons les beaufs à la Zemmour et consorts se vautrer dans leur surdité satisfaite.
Katerine est un type qui chante en pyjama et qui il y a peu de temps demandait dans un clip mémorable à son père et sa mère ce qu'il en était de la perspicacité de faire un film avec une femme nue et des handicapés (nous noterons au passage l'unicité de la femme (nue) et la pluralité des handicapés). Son père est mort le film n'a pas eu lieu un album se fait et s'intitule "Le film" - qui n'aura pas lieu. Et c'est bouleversant.
Le père est mort, on le cherche sans pleur, on ressent l'envie de tuer, alors on écrase un hérisson, plus personne ne peut rire, il n'y a rien de drôle, c'est burlesque, grotesque si vous voulez, et ce n'est absolument pas drôle, et voilà le prodige. L'inventaire des objets du mort se fait, les objets durent plus longtemps que les êtres, faut-il haïr celui qui portera le blouson du défunt ? Trop de gens, partout, les meutes de rollers, les voitures, on prend espoir avec une jeune femme qui fait du vélo mais si elle fait du vélo c'est pour trouver une bagnole, idiote, mais non tu sais pas la chance que t'as, ah les malentendus, t'es pas une idiote t'es une inconsciente, tu es heureuse et tu l'ignores, alors dans un dernier soupir, un dernier chant, une dernière prière, même, mais qui ne seront jamais derniers car tout recommence, en boucle, ne jamais oublier, se souvenir, le moment parfait, où les mots manquent, où le manque est loué, où l'on se raccroche à ce que l'on ne veut pas voir disparaître, ni finir ni recommencer, l'éternité pour qui veut la voir, ne l'oubliez jamais.
Et c'est magnifique et c'est un magnifique album, qui sera totalement méprisé et inaudible, j'en prends le pari.
Je me suis rendu compte que j'aime et que je suis aimé.
Il faut du temps et apprendre à écouter. Apprendre à écouter c'est apprendre non pas à se taire (ça c'est facile) mais à faire taire ce que l'on croit qui parle. Or rien ne parle sinon nous-mêmes qui nous taisons. Il faut donc pour entendre faire taire ce qui se tait en nous.
Aime et fais ce qui te tait.
19/04/2016
Fourbu comateux vidé de toute énergie et plus présent à l'être-là comme un ectoplasme que comme un sage hindou je décidai dimanche matin de regarder la télévision et plus précisément de m'endormir devant le Jour du Seigneur. Hélas il n'était que dix heures et les Indiens (d'Inde) dans leurs cabanes dans la boue que Présence protestante nous proposait ne m'enthousiasmèrent guère, fût-ce pour une sieste. Alors je zappai.
Je zappai sur des chaines inconnues jusqu'alors dont une attira mon attention : 6ter.
Bon sang mais c'est bien sûr ! M6 boutique ! Le gars de M6 boutique ! Toujours fidèle au poste, près de trente ans après, que je me suis dit ! On peut donc faire toute une carrière dans le télé-achat et voir son enthousiasme à vendre des robots ménagers et des crèmes contre la cellulite toujours intact.
Dimanche il était question de la "Tarte express 4 en 1". Pierre (nous l'appellerons Pierre, il est comme dans notre cuisine) nous prépare avec une copine que je ne connais pas tout un assortiment de plats derrière sa dizaine de Tarte express 4 en 1, c'est la valse des Tarte express 4 en 1, des tartes des quiches des ratatouilles des salades des gâteaux et regardez que ça colle pas un coup de chiffon et hop pas besoin de nettoyer la Tarte express 4 en 1 se plie à vos envies, alors Valérie qu'est-ce que tu nous prépares ? Et là changement de caméra nous voyons ... Valérie Pascale, sa comparse de toujours, celle que je confondais alors avec Fanny Cottençon et Agnès Soral (aujourd'hui encore je serais incapable de dire laquelle des deux a joué dans Tchao Pantin) ! Alors là Valérie (nous l'appellerons Valérie, elle s'invite dans notre salle à manger) nous explique que lorsque l'on cuit une tarte ou une pizza au four la pâte en-dessous est toujours trop peu cuite, car voyez-vous Messieurs-Dames le four ne cuit que par le haut, tandis que la Tarte express 4 en 1 cuit en haut et aussi en bas ! C'est formidable ! Encore des conneries de ce genre Valérie ! Raconte-nous n'importe quoi de cet air assuré et sur ce ton d'urgence, super promo -40% plus que dix minutes pour commander à ce prix-là le seul appareil qui peut vous cuire une tarte en haut et en bas !
J'ai envie de l'acheter cette Tarte express 4 en 1, mais je regrette un peu qu'elle ne fasse pas 8, 16, 64 en 1 ! Pourquoi s'arrêter à 4 ?
Objet suivant. La ceinture qui muscle les abdos. Plus légère et compacte que celles d'il y a trente ans mais on sent que le coeur n'y est pas, peut-être les gens ont-ils compris depuis le temps que pour se muscler il suffisait de faire des séances de musculation abdominale ou de gainage ?
Encore un autre. Une crème anti-rides miraculeuse avec démonstration à l'appui, une quinquagénaire se la passe et là miracle les rides s'estompent. Entre avant et après il n'y aura eu qu'un changement de plan, le temps pour Photoshop de nous montrer l'étendue du prodige de cette technologie. Un Allemand nous présente les mérites de cette crème, sa cravate est du même vert pomme que le bouchon de la crème. Je m'endors.
A Ikea au rayon cuisines il y avait un stagiaire. Il ne savait pas comment faire pour faire patienter les clients qui à force de patienter oublient ce pour quoi ils patientent ce qui est sans doute le but des vendeurs titulaires qui passent voir les clients après le stagiaire à qui ils n'adressent pas même un regard lorsque celui-ci ne connaissant rien aux cuisines Ikea et sans doute même aux cuisines dans leur ensemble leur demande un renseignement pour pouvoir faire patienter les clients qui finiront par ne plus savoir ce pour quoi ils patientent ce qui est sans doute le but des vendeurs titulaires qui passeront peut-être un jour, quelque part, voir quelqu'un.
J'ai eu envie de tous les tuer.
A Leclerc les rayons étaient vides mais mon désir aussi.
A la caisse nous nous aperçûmes que le liquide-vaisselle (bio, aux huiles essentielles de pamplemousse) fuyait. Nous demandâmes à la caissière une petite poche (oui, ici, les sacs sont aussi des poches, surtout dans les supermarchés), toute petite, pour ne pas que le liquide-vaisselle coule partout, juste une petite poche en plastique très fin, le genre de ceux dans lesquels on met ses fruits et légumes, vous voyez, non, pas le sac à 5 euros dans lequel on peut mettre trois caddies, le tout petit là, que vous avez juste derrière vous, il est tellement près que moi aussi je peux l'attraper.
- Oui mais j'ai pas le droit de vous le donner.
Que serait-il advenu si j'étais fou, par exemple ? Ou un peu susceptible ?
Titre de la Dépêche du Midi : un homme à qui on refuse une poche pour mettre son liquide-vaisselle se jette sur la caissière et l'étouffe en lui faisant ingurgiter dix bouteilles de liquide-vaisselle et tente de la ranimer au Destop.
Il ne manquait après tout que ma folie.
21/04/16
Des musiciens sans chaise ont rendu un hommage à Brigitte Bardot place de la République devant des gens qui avaient jeté Tigrou au nez d'un académicien venu s'encanailler auprès de types venus se dégourdir les jambes des nuits durant faute de pouvoir regarder Joey Starr présenter Touche pas à la nouvelle star.
Là-dessus Flaubert n'a rien à nous dire.
07/11/15
J'y ai appris une chose qui m'a bouleversé et ne cessera je crois jamais de me bouleverser : quand on fait ressurgir un souvenir à notre conscience, on le fragilise, mais il y a pire : on y incorpore malgré nous des éléments du contexte (tant physique que mental) dans lequel on le fait ressurgir - en le restockant dans notre mémoire ces nouveaux éléments s'y greffent, et ainsi de suite.
Ainsi, plus on se souvient d'une chose de notre vie, plus cette chose s'altère, plus le souvenir s'éloigne de la réalité de la chose vécue.
Des psychiatre se servent de cela pour rendre supportable le souvenir d'expériences traumatiques : en réactivant plusieurs fois ce souvenir pour y agréger des éléments rassurants.
Je me rends compte moi-même que, bien involontairement, les pires moments de mon existence, les plus douloureux, ceux dont j'ai même pu me dire au moment où je les vivais qu'ils seraient les dernières expériences de ma vie tant la mort m'apparaissait comme un doux refuge, ces moments, donc, me sont toujours apparus, après que l'orage fût passé, dans mon souvenir, comme toujours empreints d'une mystérieuse douceur, leur résurgence est toujours nostalgique, très mystérieusement, alors qu'au moment où je les vivais c'était atroce.
Je me suis alors rendu compte que j'ai fait mon propre psychiatre sans le savoir.
Mais que l'on ne puisse jamais retrouver la pure réalité, pour ne pas dire vérité, de nos souvenirs et qu'au contraire leur réactivation les corrompe inexorablement, cela m'attriste profondément.
15/10/2015
En ce moment je lis le dernier ouvrage de Claude Habib, Le goût de la vie commune. C'est formidable de justesse, d'intelligence, de sagacité et de ce qui fait tant défaut à nos contemporains : de tendresse. C'est un livre qui sourit sans jamais être mièvre et qui sait être malin sans jamais ricaner. Il y est entre autres choses question de paysages et de distinctions de paysages, non pas leur nature mais par le regard et la nature du regard que l'on y porte. Premier cas de figure : on découvre un paysage par un voyage, on ne vit pas dans ce paysage, dans le meilleur des cas il nous plait, c'est la jubilation de la découverte heureuse, de la nouveauté, de l'attrait, ce paysage deviendra en nous comme un instantané, il sera une image nette mais que l'on n'investira jamais, qui sera toujours autre. Deuxième cas de figure : le paysage du quotidien, de notre quotidien. Il ne nous éblouit plus, on n'a pas besoin de le regarder puisqu'il nous est nôtre, il est en nous, et c'est parce qu'on ne le regarde pas qu'on l'investit et qu'on pourra voir, très vite et instinctivement, ce qui change en lui quand changement il y a - par là même il ne peut être image car on le vit avec toutes les variations (dont on sait qu'elles seront infinies) que le temps lui fait éprouver.
Il en va ainsi de cette grand-rue Saint-Michel, de cette avenue de l'URSS où j'ai vécu les vingt premières années de ma vie et tout près de laquelle je vis aujourd'hui, ce quartier que j'ai voulu connaître à nouveau et que littéralement je ne reconnais plus, il est parfaitement inutile de vouloir retrouver son passé, même quand on veut l'améliorer, ou s'en venger, ou le caresser. Quelles sont mes intentions envers lui ? Je l'ignore mais Big Boss n'est plus et ce quartier n'était mien que quand le temps m'y conviait - m'étant extrait de cette époque je ne peux plus réintégrer ce lieu.
L'avenue de l'URSS n'est plus l'avenue de l'URSS et je crains que les lumières vespérales qui ont dessiné mon champ rabastinois durant quelques mois ne l'aient effacé, aujourd'hui et à jamais.
04/10/15
Alors que je venais de finir mes boulettes, mon wrap de saumon et mon fromage, je décidai d'obéir à la pancarte nous expliquant pourquoi c'était à nous, clients, de rapporter le plateau sur les chariots prévus à cet effet. Mon gobelet était à la droite du plateau, presque à sa limite - hors (le suspense est à son comble), l'étage au-dessus duquel je m'apprêtais à poser mon plateau reposait sur des rails qui diminuaient d'autant la hauteur séparant les deux étages ; mon gobelet aurait-il suffisamment de place pour entrer ? Mon gobelet est entré.
Voilà donc des gens, me suis-je dit contemplant le plateau reposant dans son compartiment, voilà donc des gens, disais-je, me disais-je, qui ont pensé à fabriquer des gobelets pouvant entrer à n'importe quel endroit des chariots pour poser les plateaux. Mais les gobelets (objets les plus hauts que l'on puisse trouver sur un plateau Ikea, vous vous en serez doutés) ont-ils été crées avant ou après les chariots ? Qui de l'un ou de l'autre a été conçu pour s'adapter à l'autre ou à l'un ? Voilà une question à laquelle je n'aurai peut-être jamais de réponse.
Pareil émerveillement m'avait saisi voilà quelques années et à plusieurs reprises lors de séjours en mobil-home (c'était ma grande époque pantacourts, mais voilà un sujet douloureux (la disparition des pantacourts) que je vous saurais gré de bien vouloir m'épargner) : on peut donc dans un espace de 25m2 mettre un salon, une cuisine, des wc, une salle de bains, deux chambres, des placards et rangements divers dans chaque pièce sans que jamais la vie n'en devienne impossible.
Je me suis demandé en sortant de la cafétéria Ikéa et longeant les tables remplies d'assiettes remplies d'os de coustellous (ils nomment ça ribs là-bas, mais soyons indulgents) pourquoi la nature n'avait pas créé mon ventre comme un chariot Ikea ou un mobil-home à Saint-Gilles Croix-de Vie : un espace délimité dans lequel tout ce que j'aurais pu y mettre ne déborderait jamais.
31/06/15
Où vis-tu, à présent ? Attends-tu fébrilement les coups de butoir dans une casse pour faire de toi un César ? Sers-tu de cheval mécanique dans quelque rodéo péri-urbain en proie au premier zyva venu ? Te fais-tu conduire par un amoureux des Renault 19 Storia 1995 vertes ?
Ah, Renault 19, ma Renault 19, je me souviens de toi, tu sais, comme tu étais lascive devant le champ, tu te rappelles, ce champ qui était, en définitive, mon champ, et qui vit encore, la preuve je suis passé devant il y a deux jours, que les collines rabastinoises sont belles mon Dieu, te souviens-tu de leurs courbes sur lesquelles tu ondoyais fièrement, à la merci de la première bourrasque venue, ah tu n'as jamais été très costaude, ma pauvre, tu as toujours tiré à droite également, pour rouler droit je devais orienter le volant à gauche, pour tourner à gauche je devais presque te tourner avec mes bras, que serait-on devenu, ô Renault Storia, si j'avais continué à te conduire ? Tu n'étais pas avare de fumées, tu sentais le gasoil jusque dans l'habitacle, ce n'était pas le moindre de tes charmes, et ta propension à ne pas vouloir freiner avait son attrait mais ses limites, également ; te souviens-tu lorsque nous avons failli mourir dans les bras l'un de l'autre près de Saint-Paul-Cap-de-Joux ? Cela rapproche, c'est évident.
Une fois j'avais laissé tes fenêtre souvertes, je voulais t'aérer, malheureusement il avait fait un orage et tu étais trempée à l'intérieur. Oh, tu ne t'es pas plainte, tu es restée bien digne, mais tu as beaucoup pué l'humidité depuis ce jour-là - on se demandait alors s'il ne valait finalement pas mieux l'odeur du gasoil, ça nous donnait le choix et ouvrait le champ des possibles. Au début, quand je t'avais achetée, s'était posée la question de te mettre une nouvelle plage arrière - tu en étais dépourvue et ton coffre était nu. J'ai toujours aimé te voir nue, et d'ailleurs ne fermais jamais tes portières - tu n'as jamais suscité le désir, ma pauvre Storia, personne n'a jamais tenté de s'introduire en toi, même l'autoradio, tout brinquebalant car je l'avais acheté non adapté à l'ouverture pour l'y mettre ne s'est jamais fait voler - finalement c'est comme si tu n'existais pas, sur les parkings où je te laissais parfois. Même ce week-end de juillet où, dans la zone industrielle Piquerouge de Gaillac (ah, quelle poésie des noms), alors que t'ayant garée j'avais laissé tes portières déverrouillées et toutes tes vitres ouvertes, j'avais perdu les clefs, tes clefs, nos clefs, ma douce Storia, personne n'a rien tenté de mal sur toi, personne, en plein parking en plein mois de juillet en plein week-end, j'étais effrayé pourtant, mon Dieu mais qu'allait-on faire de toi ? Eh bien rien, justement, jusqu'à ce que la gendarmerie retrouve les clefs, mes clefs, tes clefs, nos clefs, et alors je suis venu te récupérer, tu m'attendais, et on est reparti ensemble bras dessus volant dessous entre Gaillac et Rabastens, la ligne est droite, trop droite pour toi, je tiens bien le volant à gauche ne t'inquiète pas on ne va pas mourir, le soleil ne nous quittera pas, les platanes ne nous veulent aucun mal, le champ, notre champ, est bientôt devant nous.
En guise de court hommage à Kertész
"De toute manière, tout sera certainement comme elle [sa mère, NDA] l'a prévu, ; il n'y a aucune absurdité qu'on ne puisse vivre tout naturellement, et sur ma route, je le sais déjà, me guette, comme un piège incontournable, le bonheur. Puisque là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur. Tout le monde me pose des questions à propos des vicissitudes, des "horreurs" : pourtant en ce qui me concerne, c'est peut-être ce sentiment-là qui restera le plus mémorable."
"Alors je me l'imaginerais comme un endroit où on ne peut pas s'ennuyer."
A un journaliste qui l'aborde lors de son retour des camps, Kertész lui donne cette définition de l'enfer, enfer auquel il refuse d'accoler son expérience. "Les camps je connais, l'enfer je n'y suis jamais allé." L'enfer par nature est pire que les camps ; dans les camps au moins on peut s'ennuyer, parfois.
Loin de moi l'idée de reprendre à mon compte une des phrases les plus sottes de la Création ("En somme, ce que le fascisme historique avait échoué à réaliser, le nouveau pouvoir conjugué du marché et des médias l’opère en douceur (dans la servitude volontaire) : un véritable « génocide culturel », où le peuple disparaît dans une masse indifférenciée de consommateurs soumis et aliénés", Pasolini) et de voir en une croisière all inclusive un ersatz des camps de la mort, mais un rapprochement avec l'industrie des loisirs et du tourisme me semblel assez pertinent, puisque pour elle ce qui est primordial (et ce qui la fait exister et prospérer) est que le client ne doit pas s'ennuyer. Certes nous n'en sommes pas encore à l'impossibilité de l'ennui, mais ...
L'ennui, c'est la liberté. Ce que Kertész nomme l'inexistence de destin, "nous-mêmes sommes le destin".
Je ne comprends pas le silence qui entoure, concernant la "littérature des camps", et d'ailleurs la littérature tout court, Être sans destin, d'Imre Kertész.
Plus qu'une réflexion sur cette horreur, il s'agit là d'une reconstitution, d'une reconstitution qui se veut la plus précise possible (des regrets sont exprimés par Kertész sur le fait que seul le premier jour à Auschwitz reste aussi clair dans sa mémoire), une reconstitution bouleversante en ce sens que celui qui l'effectue n'est, finalement, jamais vraiment sorti de ces camps (Auschwitz d'abord où, s'étonne-t-il, il ne sera resté que trois jours, Buchenwald à deux reprises, Zeitz) et que la voix qui nous parle est celle d'un enfant de seize ans.
Pas de jugement, une perpétuelle stupéfaction devant l'absurdité, la souffrance, la grâce. L'horreur tellement forte que l'être agonisant n'est plus que perception et la conscience de la mort approchant conscience stupéfaite de l'envie de vivre, encore. Un morceau de céleri dans l'eau chaude est une fête, les puces qui dévorent les chairs mortes d'une plaie grande comme la main sur la hanche un spectacle de compassion avec ces êtres qui finalement font partie de lui, la promiscuité sur les couchettes avec ses compagnons d'infortune source de chaleur et le voyage dans les trains est la nature de toute son expérience dans les camps, mais jusqu'à quelle gare ? Plus le corps décline et souffre plus la langue se fait souple, l'être n'est plus qu'un fardeau que l'on porte, pousse, monte, achemine, traîne et qui finirait presque, par la beauté du style et l'horreur de la douleur, par glisser sur cette abomination.
Un chefaillon, voyant que Kertész fait tomber un sac de ciment, le tabasse et lui promet que plus jamais il ne fera tomber de sac : il le surveille personnellement à chaque manoeuvre. Et Kertész de constater que le chefaillon avait raison : il n'a plus fait tomber de sac de ciment.
Voilà toute l'horreur.
Lisez Kertész.