
Où que ce soit, qui que ce soit, la caissière picardienne, au moment de scanner le premier produit, ne manque jamais de dire au client cette phrase qui ne manque jamais de m’interloquer :
- Vous avez trouvé tout ce qu’il vous fallait ?
À part un « mh-mh » aussi concis que consterné je ne vois pas quoi répondre, et c’est ce que je réponds avec un sourire forcé et un hochement de tête aussi léger que furtif.
« Qu’est-ce que ça peut vous foutre ? » est ma première impulsion je l’avoue, mais mon éducation m’empêche de la formuler.
« Et si jamais ce n’était pas le cas que pourriez-vous y changer ? Par ailleurs cela vous perturberait-il ? » est très tentant, mais impliquerait une discussion trop longue.
« Non », un NON lapidaire me titille parfois, par esprit taquin, avec un sourire farceur, pour voir la réaction de la caissière tout en lui faisant comprendre une sorte de connivence : ni vous ni moi ne sommes dupes, tout le monde s’en fout n’est-ce pas ?
Mais c est au fond de la compassion que j’éprouve ; ce doit être infernal de répéter cent-cinquante fois par jour avec le sourire une question aussi longue que :
- Vous avez trouvé tout ce qu’il vous fallait ?
Car on ne trouve jamais tout ce qu’il nous faut - et d’ailleurs qu’en savons-nous, de ce tout qu’il nous faut ?
Mais c'était sans compter qu'aujourd'hui un pas fut franchi, dans le même Picard, vers un souci ("y a pas d'souci !" si, y en a un) envers le client qui confine à la plus pure intimité tout à fait incongrue au milieu des congélateurs, des tortillas et des nounours en chocolat.
C'est ainsi qu'un jeune caissier, tandis que je lui tendis un sachet de filet de colin, me lança :
C'est ainsi qu'un jeune caissier, tandis que je lui tendis un sachet de filet de colin, me lança :
- Tout s'est bien passé ?
Le caissier du Picard ne se soucie donc plus seulement de savoir si le client a trouvé tout ce qu'il lui fallait, il lui faut maintenant savoir, au caissier du Picard, si, pour l chaland tout s'est bien passé, si la visite s'est bien déroulée, si l'air n'était pas trop frais entre les rayons, si les couleurs des étiquettes n'agressèrent pas trop son regard, si le bruit de ses pas sur le carrelage était assez doux, si la profusion des plats préparés a suffisamment émoustillé son désir sans trop le frustrer, si la promesse d'un plaisir gustatif peut être tenue, si sa dépression va pouvoir grâce au rayon pizzas être sur le chemin de la rémission, si le salut de son âme va pouvoir être accordé par les sorbets et cônes glacés, que sais-je encore.
Il y a chez Picard une obsession pour la totalité. Trouver tout ce qu'il faut, tout s'est bien passé, quelle sera la prochaine étape ? Nous avons pu apporter tout ce qui manquait à votre vie ? Oui, j'attends cette question, la seule, l'ultime qui leur reste à poser au client amateur de produits surgelés.
Le caissier du Picard ne se soucie donc plus seulement de savoir si le client a trouvé tout ce qu'il lui fallait, il lui faut maintenant savoir, au caissier du Picard, si, pour l chaland tout s'est bien passé, si la visite s'est bien déroulée, si l'air n'était pas trop frais entre les rayons, si les couleurs des étiquettes n'agressèrent pas trop son regard, si le bruit de ses pas sur le carrelage était assez doux, si la profusion des plats préparés a suffisamment émoustillé son désir sans trop le frustrer, si la promesse d'un plaisir gustatif peut être tenue, si sa dépression va pouvoir grâce au rayon pizzas être sur le chemin de la rémission, si le salut de son âme va pouvoir être accordé par les sorbets et cônes glacés, que sais-je encore.
Il y a chez Picard une obsession pour la totalité. Trouver tout ce qu'il faut, tout s'est bien passé, quelle sera la prochaine étape ? Nous avons pu apporter tout ce qui manquait à votre vie ? Oui, j'attends cette question, la seule, l'ultime qui leur reste à poser au client amateur de produits surgelés.
Ce qui manque à la mienne, de vie, c'est un peu plus de sobriété et de professionnalisme lorsque je fais appel à des professionnels, qu'ils vendent des filets de colin ou qu'il soient professionnels de la santé, pour employer l'expression consacrée.
Ainsi des kinésitérapeuthes.
Cela peut faire très mal, une discopathie dégénérative qui a atteint quatre cervicales, sept dorsales et la totalité des lombaires jusqu'au sacrum. Un kinésitérapeuthe, dans ce cas, apparait comme une solution possible - il n'y en a pas cinquante.
- Tu as ta carte vitale ?
Cela ne faisait pas cinq secondes que nous nous connaissions, le kiné et moi. Devant mon regard qu'il dut interpréter (à juste titre) comme réprobateur, il eut ce bijou de tact :
- Ça te dérange pas que je te tutoie ?
J'ai préféré, dix séances plus tard et les douleurs et blocages toujours invalidants, en rester là avec ce jeune homme.
Cela ne suffit plus de souffrir, de devoir s'en remettre à un professionnel de la profession, de payer une mutuelle, de cotiser pour la sécurité sociale, de patienter des semaines pour obtenir un rendez-vous - il faut en plus subir la sympathie forcée, c'est-à-dire le comble de la muflerie, j'ai nommé le tutoiement.
Toucher quelqu'un qui soufre pour le soulager, à défaut d ele guérir, demande pour chacune des deux parties le plus grand tact - mais désormais celui qui est supposé savoir ne se cache plus de son pouvoir : tu me paies, je sais te guérir, et comme je suis sympa et qu'on va bien s'entendre je te tutoie.
Mais ça te dérange pas, hein ?
"Eh Papi ! Tu veux que je t'allume la télé ? Ca te dérange pas que je te lave les couilles ?"
Est-cela que je suis condamné à entendre, dans quelques décennies, dans quelque Ehpad ?
En attendant, je préfère encore aller à Picard.
Ainsi des kinésitérapeuthes.
Cela peut faire très mal, une discopathie dégénérative qui a atteint quatre cervicales, sept dorsales et la totalité des lombaires jusqu'au sacrum. Un kinésitérapeuthe, dans ce cas, apparait comme une solution possible - il n'y en a pas cinquante.
- Tu as ta carte vitale ?
Cela ne faisait pas cinq secondes que nous nous connaissions, le kiné et moi. Devant mon regard qu'il dut interpréter (à juste titre) comme réprobateur, il eut ce bijou de tact :
- Ça te dérange pas que je te tutoie ?
J'ai préféré, dix séances plus tard et les douleurs et blocages toujours invalidants, en rester là avec ce jeune homme.
Cela ne suffit plus de souffrir, de devoir s'en remettre à un professionnel de la profession, de payer une mutuelle, de cotiser pour la sécurité sociale, de patienter des semaines pour obtenir un rendez-vous - il faut en plus subir la sympathie forcée, c'est-à-dire le comble de la muflerie, j'ai nommé le tutoiement.
Toucher quelqu'un qui soufre pour le soulager, à défaut d ele guérir, demande pour chacune des deux parties le plus grand tact - mais désormais celui qui est supposé savoir ne se cache plus de son pouvoir : tu me paies, je sais te guérir, et comme je suis sympa et qu'on va bien s'entendre je te tutoie.
Mais ça te dérange pas, hein ?
"Eh Papi ! Tu veux que je t'allume la télé ? Ca te dérange pas que je te lave les couilles ?"
Est-cela que je suis condamné à entendre, dans quelques décennies, dans quelque Ehpad ?
En attendant, je préfère encore aller à Picard.
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