
Comment, dans un monde en voie de désincarnation accélérée par la technologie, continuer à vivre après la mort de l’être aimé ? En utilisant la technologie pour voir le corps de l’être aimé continuer sa vie, c’est-à-dire sa putréfaction. Fascination morbide ? Pas du tout : moyen de consolation. « Ça me réconforte » répète un Vincent Cassel rendu sosie de Cronenberg.
Les corps, plus personne n’en veut. Les écologistes prônent l’incinération des corps, l’IA les mime, le cancer les ampute. Or, le corps de la femme aimée est pour son mari le seul endroit où il aimait, de son propre aveu, vivre : l’ouverture au monde. Or le monde tel qu’il va est paranoïde, schizophrénique, le complotisme règne avec en son sein, comme de droit et fatalement, la vérité, la vérité impossible à trouver, la vérité impossible à croire, la vérité qu’il est vain d’aller chercher ailleurs que dans les corps (c’est sans doute le grand paradigme de toute la filmographie cronenbergienne). Et ce sont les apparitions oniriques de la femme morte, mutilée, balafrée (bonjour Crash), ravagée par le cancer, dont les os se brisent durant le coït dans une scène d’une dureté à la limite de l’insoutenable et d’une bouleversante beauté. Et c’est le recours à la gémellité (bonjour Faux-Semblants) pour tenter vainement de pénétrer à nouveau la défunte (alors on fait ça avec sa sœur incarnée par la même actrice). Et c’est la voie de l’étrangèreté, avec la Coréenne qui finira par porter les stigmates de la défunte – aucune issue possible, pas même celle consistant à revêtir le linceul high-tech (une véritable chrysalide) dans un plan superbe.
L’impression hallucinante que laisse ce film au spectateur est due en grande partie à ce que la filmographie de son auteur conduit inéluctablement à celui-ci, en phase parfaite avec l’évolution du monde – et seul un grand artiste qui a eu le courage de jeter un œil sous la terre pouvait à ce point nous montrer la réalité de ce qui se joue dessus.
Sortie retardée d’un an, programmation dans peu de salles, nous étions, ma femme et moi, seuls dans la salle le lendemain de sa sortie : Les Linceuls est d’ores et déjà un bide commercial assuré.
Le monde n’a pas envie de se regarder tel qu’il est.
NB : on notera la laurapalmerisation de l’assistante IA qui, lorsqu’elle aussi délire, se retrouve dans la Black Lodge, rideaux rouges inclus. C’est une idée magnifique et un hommage qui ne manque pas de nous émouvoir.
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