
C'est l'histoire d'une filiation et d'une sidération.
Paul Ehrenfest, physicien du début du XXème siècle, voit par sa deuxième loi de thermodynamique que l'entropie de tout système clos ne peut qu'augmenter. Ce système clos sera sa vie, à laquelle, conformément à cette loi, il mettra fin d'une balle dans la tête le 25 septembre 1933, après avoir tué son fils trisomique. La vision purement mathématique des physiciens quantiques l'exaspérait et le révulsait.
Le mathématicien John von Neumann, quant à lui, était convaincu que tout ce qui était vivant pouvait être modélisé selon les mathématiques, non seulement expliqué, mais créé, une nouvelle vie, de nouvelles créatures pouvaient être engendrées par les mathématiques. C'était d'ailleurs pour lui la seule forme de vie possible pour l'avenir - après le projet Manhattan auquel il a activement collaboré et l'explosion de la bombe H aux îles Marshall le 1er novembre 1952 (500 fois plus puissante que Little Boy), il était certain pour lui (et ses acolytes) que c'en était fini de l'humanité, ce qui, plus que le troubler, le confortait dans son obsession d'engendrer une filiation d'êtres arithmétiques, des nombres qui s'auto-engendreraient et vivraient leur vie propre, prenant forme dans des sondes propulsées à la vitesse de 5% de la vitesse de la lumière, en six millions d'années ces nombres-machines coloniseraient notre galaxie, et au-delà, et pour ça il conçut le MANIAC, dans les années 40 et 50, ancêtre de l'IA, et qui allait mourir avec lui, dans sa chambre ultra-sécurisée de l'hôpital militaire du Walter Reed Army Medical Center. Ce MANIAC, il lui parlait très doucement et affectueusement. Sa volonté suprême ? Que ses enfants de nombres et de bits se souviennent qu'il fut leur créateur. « Les hommes des cavernes ont créé des dieux. Pourquoi ne pourrions-nous pas faire la même chose ? »
Et comme de vrais enfants, pour les aider à apprendre, il leur faudrait d'abord apprendre à jouer.
Le plus grand champion du jeu de go (jeu réputé le plus complexe au monde) de notre ère, le sud-coréen Lee Sedol, littéralement imbattable, accepta une quintuple confrontation, du 9 au 15 mars 2016, avec le programme d'IA AlphaGo conçu par un ancien joueur d'échecs, Demis Hassabis. Sedol perdit 4-1. Sedol perdit 4-1 face à un programme d'IA conçu par des gens qui ne connaissaient rien au jeu de go, à qui l'on n'avait pas appris le jeu de go, seulement à jouer contre lui-même des millions de fois. Et il y eut ce 37ème coup lors de la deuxième manche. Ce 37ème coup était de l'avis des experts de jeu de go impossible, impensable. Il sidéra tout le monde, à commencer par Lee Sedol. Lui qui estimait que celui qui verrait l'univers et ses infinies possibilités dessiné par le jeu de go ne pouvait être que Dieu lui-même vit alors, à ce 37ème coup, que Dieu jouait contre lui. La beauté du coup le laissa de longues minutes dans une extase terrifiée. Il prit sa retraite un an après, à l'âge de 36 ans. « Même si je deviens le meilleur que le monde ait jamais connu, il y a une entité qui ne peut être vaincue. »
Peu de temps après, Google DeepMind, propriétaire d'AlphaGo, perfectionna le système, et le dépouilla de tous ses savoirs - les millions de parties jouées contre lui-même, ne lui laissant que sa carcasse, dans le but de créer une IA plus puissante et générale, et n'aurait plus aucun appui des connaissances humaines. Jamais IA ne fut plus puissante que coupée de tout lien avec l'humanité.
C'est l'histoire d'une filiation, d'une sidération, et d'une tristesse infinie.
La nôtre.
Roman polyphonique donnant voix au chapitre aux humains qui vécurent de près cette aventure démiurgique, MANIAC est un chef-d'oeuvre. Un des derniers chefs-d'oeuvre humains, peut-être.
Benjamín Labatut espère-t-il que l'IA se souviendra de lui ?
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