
Explorant toujours la nature du lien entre deux êtres
(destructrice dans There will be blood, manipulatrice dans la dialectique du
maître et de l’esclave dans The Master (je précise que je ne l’ai pas encore
vu, je suppose, donc), pervertrice dans Phantom Thread, et donc aussi tenue
qu’innocente dans Licorice Pizza. Je ne vais pas y aller par quatre
chemins : ce film est un de ceux que je citerais si l’on me posait la
question de savoir ce qu’est pour moi le cinéma : pas juste une image, pas
une image juste, aucune pdéfinition – je montrerais Licorice Pizza (et There
will be blood et Phantom thread d’ailleurs). Ce n’est qu’une banale histoire de
chat et de la souris entre un ado et une jeune femme à Los Angeles en 1971. Et
c’est un film qui montre ce que peut le cinéma : filmer ce lien. Combien y
a-t-il de films dont les travellings montrent, disent, font sentir
autant ? Le travelling comme acte d’insouciance comme de résistance (c’est
la crise, il n’y a plus d’essence, vaille que vaille, on court le sourire aux
lèvres entre les bagnoles qui font la queue en route vers la poursuite de son
business dans un travelling sublime au chant de David Bowie), insouciance comme
élan vital et force de vie, de l’Eros qui traverse tout le film comme nous
sommes traversés par les amples mouvements de caméra qui suivent ces jeunes qui
courent, ils n’ont pas de temps à perdre, dans ce paradoxe sublime du désir
d’être « cool », cool comme on rêvait d el’être dans les années 70
probablement, pas ce cool à la vas-y-comme-je-te-pousse, non, ce cool à la Paul
Newman par exemple, ce cool séducteur, cette séduction omniprésente sans aucune
scène, aucun plan de sexe – « Il y a trop de scènes de sexe au cinéma
aujourd’hui » dira notre jeune héros en guise de programme ; et la
jeune femme lui montrera ses seins par condescendance autant que par envie
dissimulée dans la banalisation du geste qui ne pourra faire l’économie d’un
rituel, et dans ce geste elle sera filmée de dos, le visage émerveillé du jeune
étant le pont de focalisation de notre regard. Eros, trop de sexe au cinéma, et
cela donne la plus émouvante scène du film : fourbus, nos deux amoureux,
qui ne se sont toujours pas embrassés, s’allongent sur un des matelas à eau qui
fait le début de leur affaire. Elle s’endort, il la désire passionnément. Son
ventre à elle, dénudé, nous est montré du regard du jeune homme : le jean
desserré laisse entrevoir une douce promesse. Puis il met sa main droite
au-dessus de sa poitrine à elle – au-dessus, il ne l’effleurera même pas – le
corps de la femme aimée est sacré. C’est ce sacré, dans ce flot de liberté
continue, qui me bouleverse tant.
Film sur une époque que PTA n’a pas connue puisqu’il venait de naître, Licorice
Pizza n’est ni un hommage ni un motif de nostalgie – c’est un miroir de notre
monde. Que devient-il, notre monde, pris dans ce miroir ?
Regardez Licorice Pizza
NB : j’avais commis une note sur ce film en sortant de sa projection en
2021 que je reproduis in extenso :
Bien sûr il aurait pu s'agir d'un chef-d'oeuvre d'insouciance, de légèreté et de virtuosité. Bien sûr il aurait pu s'agir d'une ode à la pulsion de vie, à la course joyeuse et à l'inconséquence allègre. Bien sûr il aurait pu s'agir d'un hymne à la jeunesse, à la grande Amérique, à la vie comme elle se vit quand on est en grande santé.
Et bien sûr Licorice Pizza est tout cela.
Mais il est surtout un film réalisé aujourd'hui par un cinéaste de cinquante ans qui a choisi de filmer une époque dont il ne peut avoir le moindre souvenir (ou si peu).
Il s'agit donc d'un film fantasmagorique qui, je le crains, ne parlera pas aux moins de 20 ans (qu'il est convenu je crois de nommer de cet affreux mot de "millenials" par opposition à ceux que le film montre dans leur jus, si je puis dire, à savoir les "boomers" (ceux qui comme moi sont nés entre 1970 et 2000 n'ont pas droit à ce genre de sobriquets, mais c'est une autre histoire)).
- Regardez donc la liberté dont nos aïeux jouissaient dans cette Amérique victorieuse ! semble nous dire tranquillement Paul-Thomas Anderson.
Il s'agit donc d'un film cruel.
Jamais je n'étais, de ma vie, sorti du cinéma avec autant d'angoisse, cette angoisse devant la perte inexorable, perte d'un monde que je n'aurai, comme son réalisateur, jamais connu autrement que comme une sorte d'acquis, je ne saurais le dire autrement, oui, un acquis, quelque chose quelque part dont on sait que c'était là et que ce sera toujours là, ces sixties et débuts seventies qui dans les années 80 étaient emblématiques d'un certain idéal de bonheur. Sauf que ça n'y est plus du tout, c'est juste du cinéma, l'écran devient noir et ce sont des visages masqués partout autour, pas des jeunes insouciants qui s'embrassent et se courent après, on ne court pas on fait la queue, la queue pour le pass, la queue pour les tests, la queue pour l'abattoir, chez PTA on ne fait pas la queue, on surgit comme le fou d'amant (mari ?) de Barbara Streisand pour remplir son bidon d'essence à la station-service durant le blocus pétrolier, on n'a rien à foutre de Me Too, on balance des mains au cul et les filles roulent des pelles au premier venu dans la rue, ça travellingue de partout, ça ne cesse de courir le sourire aux lèvres, des lèvres bien nues, contrairement aux corps qui de l'aveu d'un personnage "sont trop souvent nus dans les films aujourd'hui", le masque et le porno de nos jours, le sourire et les corps (courtement) vêtus dans ce fantasme de fantasme, on n'en a rien à foutre non plus des atermoiements des LGBT avec le majordome sorti tout droit de La cage aux folles, la crise n'existe pas, le 11 septembre n'arrivera jamais, à Los Angeles il fait beau et les affaires ne peuvent que tourner mais dehors il pleut, les rues sont vides, on s'apprête, masqué, au couvre-feu, ou au confinement, ou au déconfinement, ou à montrer son pass, on ne sait plus, et on a dépassé les 40 ans, on ne court pas, on se tient la main, il est impossible que cette époque immonde soit la dernière que l'on vive.)
NB (2) : Le film vaut aussi pour la mélancolie
qu’insuffle PTA à son héroïne dans au moins deux plans fixes, mélancolie qui
pourrait passer inaperçue, qui n’est en rien appuyée et qui en est d’autant
plus bouleversante.
Alana discute sur le perron de la maison familiale avec une de ses sœurs. La
lumière est celle d’un beau soir de printemps. Elles fument et la sœur est
vaguement intriguée par la relation que son aînée entretient avec l’adolescent.
Un silence se fait, les gestes sont languissants, le regard d’Alana est mêlé
d’acceptation, de joie, d’incompréhension et d’une sorte de résignation –
l’histoire d’amour n’a pas encore vraiment commencé (ses sentiments seront
déclarés en voix-off lorsque le film se cloturera), mais c’est comme si elle
savait déjà que rien ne dure.
Alana est assise sur le rebord d’un trottoir, à l’aube naissante, seule, après
une nuit à devoir échapper à un fou furieux qui les pourchasse, elle, Gary et
le frère de ce dernier (je passe les ressorts de cette intrigue secondaire). On
entend alors le fou au loin alors qu’on le croyait loin. Alana baisse la tête,
faute de pouvoir se cacher, totalement résignée pour le coup, et le passage de
deux jeunes filles la sauve : le fou va les draguer et ne la voit pas. La
caméra continue à filmer Alana, dont le corps entier exprime autant le
soulagement que la lassitude, et encore une fois une sorte de résignation.
Cette résignation (peut-être faudrait-il trouver un autre mot) est d’autant
plus émouvante qu’elle contraste totalement avec le caractère de la jeune
femme : durant tout le film elle est très active, volontaire, déterminée,
carriériste même. Et par ses deux plans PTA introduit l’intuition de la
fatalité, du vieillissement, d’une sorte d’extinction. C’est superbe.
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