Ilumina oculos menos, nequando obdormiam in morte : nequando dicat inimicus meus : Praevalui adversus enum.







samedi 31 janvier 2026

Hommage à un grand passeur

Peut être une image en noir et blanc de une personne ou plus et barbe 

 
Cette nuit, Philippe Boulier est mort.
Philippe Boulier, vous ne le connaissez sans doute pas. Il était chroniqueur et critique de comics sur You Tube via sa chaîne Comics Code. Il avait cinquante-cinq ans.
Son érudition, son éloquence, sa maîtrise de la langue française, son humour, sa simplicité, son intransigeance quant à la question (centrale, la seule importante finalement) du goût m'auront ramené à la lecture des comics. J'attendais ses vidéos avec gourmandise et les regardais, les revoyais, et les revoyais encore, avec délectation.
Contrairement à la quasi-totalité des autres you tubeurs il ne montrait pas sa tronche mais bel et bien ce de quoi il parlait, dans des montages aussi simples que professionnels - l'amour absolu qu'il avait pour le sujet dont il nous entretenait nous était offert. Rien n'était monétisé, sa chaîne n'était en rien sponsorisée, sa liberté était totale.
Pudique, il ne disait rien de sa vie. A peine, l'été dernier, a-t-il commencé à dire que le rythme de ses vidéos serait beaucoup moins soutenu, et à partir de la fin du mois d'octobre rien ne fut publié. Une maladie fut soupçonnée. Puis quelques posts furent publiés à la fin de l'année pour dire, sur un mode humoristique duquel il ne se sera jamais départi, que la chaîne n'était pas encore morte, et lui non plus. Dimanche dernier une nouvelle vidéo fut publiée, ce qui déclencha une vive joie parmi ses 4500 abonnés, et puis hier soir encore une autre.
Cette nuit, des dizaines de témoignages de joie furent publiés - Boulier était de retour en grande forme ! La nuit de sa mort, que nous apprîmes ce matin, seuls devant notre écran devant lequel nous pleurons un mort que nous n'aurons jamais connu et envers lequel nous ne pouvons exprimer notre tristesse inconsolable et notre reconnaissance que par de malheureux et vains commentaires, perdus qu'ils seront, perdus que nous sommes, dans la splendeur et l'inanité des écrans qui gouvernent, pour le meilleur et pour le pire, nos vies.
 
Voilà ce que j'ai écrit jeudi dernier.
Aujourd'hui, deux jours plus tard, je me sens terriblement seul.
Ma lecture de comics n'a plus le même goût.
Ah tiens je vais lire ce Daniel Warren Johnson, Boulier en a dit grand bien, et je n'aurais jamais lu cette histoire de catch (Do a power bomb) si Boulier ne m'avait pas donné envie d'aller y jeter un oeil, car je me fous du catch, mais ce qu'il en dit ... et oui Do a Power bomb est formidable et Daniel Warren Johnson aussi. Tiens, je suis en train de lire le run de Brubaker sur Captain America, dans sa toute dernière vidéo Boulier nous dit que le run s'essoufle (cinquième Omnibus), je vais quand même aller au bout et j'irai lui dire ce que j'en pense. Mais non, je ne pourrai plus confronter mon goût au sien : Boulier est mort et ma lecture des comics n'a plus le même goût.
Richard Corben, Alex Toth, Bernie Wrightson, tant d'autres, m'attendent sur leurs étagères - mais sans celui qui me les a fait connaître, sans celui qui m'a donné envie de les aimer, ma main hésite à les prendre.
Il n'y aura donc plus de rubrique "Les interdits de Comics Code" ? J'y avais découvert l'admirable Dream of the Bat, de Josh Simmons, jubilatoire exacerbation de l'hypocrisie de maints comics Batman mainstream, de tous les désirs refoulés de Batman, révélation de la duperie que représentent tous ces morts qui ne le sont jamais vraiment dans les comics super-héroïques tant la dialectique super-héros/super-vilain est immortelle, nécessaire, ridicule dans sa nécessaire répétition ad nauseam.
Il n'y aura plus de nouveautés du mois, non, des comics pourront toujours sortir en librairie, il n'y aura plus la voix de Boulier, il n'y aura plus de nouveautés du mois. 
Il n'y aura plus de semaine en comics, les semaines vont passer, les lectures aussi, mais sans ses analyses, sans l'expression de ses goûts et dégoûts, il n'y aura plus de semaine en comics.
Il n'y aura plus ses hommages, il n'y aura plus ses analyses, il n'y aura pus son érudition, il n'y aura plus sa passion, il n'y aura plus ces rendez-vous qui rythmaient mon plaisir, son humour qui me sortait de la lourdeur contemporaine, son phrasé qui me faisait garder espoir en l'intelligence, son humilité qui me rassurait - il reste encore de véritables êtres humains. Vraiment ?

Philippe Boulier est mort et je ne peux même pas lui dire au-revoir. Encore une fois je ne le connaissais pas et je pleure sa mort. Toutes les banalités d'usage m'assaillent : nous sommes tous mortels, nous ne savons ni le jour ni l'heure, memento mori, etc. Ces truismes m'assaillent mais je ne les sais pas, finalement - personne ne le sait, que l'on va mourir, et que les personnes que l'on aime vont mourir. On y croit, on n'a jamais vu personne d'immortel, mais quand un être aimé meurt on sait qu'on ne sait rien de tout cela.

Philippe Boulier a beaucoup donné - voilà le peu que je peux lui rendre et qu'il n'a jamais demandé.
 
Gloire à Comics Code, gloire à Philippe Boulier, et surtout, surtout, lisez des comics !
 
 

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