Ilumina oculos menos, nequando obdormiam in morte : nequando dicat inimicus meus : Praevalui adversus enum.







mardi 3 février 2026

A propos d'une incartade

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Nous sommes le dimanche de Pâques, le 19 avril 1981. Cioran souffre. Il écrit à une certaine Friedgard Thoma avec qui il entretient une relation épistolaire depuis environ quatre mois et qu'il a rencontrée trois jours avant.
« J'ai pensé à vous et à tout ce qui aurait pu se passer jeudi soir ... si vous n'aviez pas résisté. »
Car elle a résisté, en ce Jeudi Saint, « pendant ces maudites fêtes de Pâques », provoquant chez notre pauvre Emil « un cafard terrible, aggravé par des maux de tête. » Même que « Le ciel était anormalement bleu». Il fait (nous sommes samedi) une promenade inutile, veut entrer dans une église et ne peut y entrer, achète un livre sur les trappistes et ne peut le lire. Réveillé tôt le lendemain, jour de l'écriture de sa missive, « c'est là que le supplice a commencé ».
Friedgard a résisté.
Sans doute l'appelle-t-il au téléphone, objet dont il avouera le 21 juin qu'il lui fait croire au progrès : « Et puis tout de suite je peux entendre votre voix. » Alors après, pendant plus d'une heure, les scènes les plus intimes se déroulent dans son esprit, avec une telle précision qu'il doit se lever pour ne pas devenir fou.
Nous savions depuis Syllogismes de l'Amertume que Cioran considérait les seins comme deux continents de la mort, nous savons dorénavant qu'il n'aurait pas refusé l'entre-cuisses de Friedgard comme son mausolée : « Nous avons trop discuté et je n'ai clairement compris mon attachement sensuel à vous qu'après avoir admis au téléphone que je voudrais enterrer ma tête sous votre jupe, pour toujours. »
Mais il faut dire que le bougre a une curieuse façon de faire la cour ! Jugez-en plutôt : « Vous avez été un peu effrayée quand j'ai parlé d'une inclinaison perverse pour votre corps. Pervers n'était pas le mot juste ; je voulais dire piquant [scharf]. » Il tente alors de la rassurer : « Je suis bien normal ; mais les états intenses exigent des expressions non naturelles. » Je ne sais pas vous mais, moi, je ne peux m'empêcher d'être hilare devant pareille justification - et ému. Emil a soixante-dix ans, il est plus désabusé que jamais, la vie avec Simone ne semble pas particulièrement épanouissante (il n'en parle jamais dans ses Cahiers, il ne l'évoque dans ce choix de lettres que pour évoquer un cancer dont ils ont eu peur qu'elle l'eût), une admiratrice faisant la moitié de son âge lui exprime toute son admiration énamourée - et elle résiste lors de la première rencontre : « Je crois (peut-être que je me trompe) que j'aurais été moins obsédé ce matin si vous aviez été plus gentille avec moi. » Voilà, tout s'explique (cet emploi de gentille est fabuleux).
Emil est en couple, Friedgard est en couple, la vie n'est pas facile. Mais, à la prochaine rencontre (trois jours chez elle à Cologne), sa "chère Tzigane" ne résistera pas. Il lui écrit le 10 mai :
« Depuis que j'ai été chassé du paradis, je pense à vous à chaque seconde et ne peux penser à rien d'autre. (...) Après tant d'années, je ressens de nouveau l'envie de boire. Comment un sceptique professionnel comme moi en est-il arrivé à une attitude aussi peu sceptique ? (...) J'ai osé me croire encore plus détaché que Bouddha, et maintenant je suis puni pour mes illusions. J'ai trop joué la comédie de la sagesse. Il fallait y mettre un terme et vous y avez contribué. Votre hospitalité a été incomparable. »
Après le manque de gentillesse, l'hospitalité incomparable : nous sommes soulagés, Cioran va pouvoir continuer à déprimer tranquillou - car le bonheur, voyez-vous, c'est trop pour un Cioran. Dans une lettre du 12 mai il lui écrit ceci :
« Je ne comprends pas ce que je cherche encore dans ce monde où le bonheur me rend encore plus malheureux que le malheur. »
Il pleure encore quelques semaines, fait part à sa dulcinée qu'il aimerait pleurer sur une île déserte avec elle, qu'il souffre d'être seul, qu'il souffre de ne plus pouvoir l'être, qu'il souffre de ne l'être plus, jusqu'au 24 juillet :
« Une souffrance, non, un martyre impérieux. Après plusieurs années de morbidité, la musique et la poésie sont revenues dans ma vie grâce à vous. le danger est immense - par chance.
Je vous remercie. »
Est-ce la dernière lettre de Cioran à sa maîtresse je ne sais, mais c'est en tout cas la dernière qui lui est destinée à faire partie de ce recueil. Après un trou de près de deux ans Cioran n'écrira plus que des lettres brèves, formulant la plupart du temps un refus.
Cioran sera revenu de tout, et du Bouddha et de l'amour.
Le 13 juillet 1986, à Arsavir Acterian :
« Le spectacle de la mer est plus enrichissant que l'enseignement du Bouddha. »
Le 8 août 1986, à Fernando Savater :
« J'ai jubilé quand, dans ma jeunesse, j'ai lu dans Voyage au bout de la nuit que l'amour était l'infini à la portée d'un caniche. Qu'est-ce qu'on peut encore y ajouter ? »
Lui n'y ajoutera rien et terminera sa correspondance le 7 janvier 1991 par cette phrase à Cornelius Hell :
« Je n'ai pas envie d'être actif, je suis un homme fini. »
Quelques mois plus tard Alzheimer, les violettes apportées par Matzneff dévorées, la mort en 1995, Simone noyée.

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